Ayant ainsi l'ambition de tout produire par eux-mêmes, leur foin, leurs céréales, leurs chanvres, leurs laines, leurs fromages, leur vin, les habitants de la Vallouise sont obligés d'avoir des parcelles de terrain à plusieurs lieues de distance, les unes à l'origine, les autres à l'issue de la vallée, car les produits divers qu'ils demandent ne peuvent être obtenus qu'à différentes altitudes. Les habitants des Claux, non contents d'avoir autour de leurs chalets des champs de céréales, des prairies, des chènevières, quelques arbres fruitiers, ont aussi des chalets d'été à l'Ailefroide, à la Sapenière, à l'Échauda, dans tous les pâturages communaux où ils peuvent envoyer leurs moutons ou leur gros bétail; d'un hameau, ils tirent leur seigle, leurs choux et leurs navets; près d'un autre hameau, situé à deux ou trois lieues plus loin, ils traient leurs vaches, font leur beurre et leurs fromages. Quant aux vignobles, ils sont situés à seize kilomètres des Claux, près de l'issue de la vallée, à la base d'un rocher exposé au soleil du midi; mais leur altitude dépassant mille mètres, ils ne peuvent produire qu'un abominable verjus dont les propriétaires sont pourtant singulièrement fiers. Au milieu du vignoble se trouve la cave où l'on emmagasine les deux ou trois barriques de liquide récolté, et lorsque le vin manque chez les habitants des Claux, ils sont obligés de seller leur monture et d'employer toute une journée de travail pour aller remplir deux outres goudronnées. En revenant, ils ne manquent pas d'inviter tous les amis qu'ils rencontrent sur la route, la procession grossit à mesure qu'ils se rapprochent du village; à peine arrivés, tous s'attablent pour fêter le bon vin; une grande partie de l'outre entamée se vide en l'honneur de l'amphitryon, et celui-ci passe le reste de la journée à cuver sa liqueur. Tel est l'un des moindres inconvénients du système que pratique l'indigène de la Vallouise en produisant sur sa propriété tous les objets nécessaires à sa consommation. Protectionniste fidèle aux saines traditions de l'économie politique, il mange son blé, boit son vin, s'habille de sa laine et de son chanvre, bâtit son chalet avec son propre bois, sculpte lui-même le berceau de son enfant et rabote le cercueil de son père; il ne paye aucun tribut aux habitants des autres vallées; mais il mange du pain moisi, boit du vinaigre, s'habille de vêtements mal faits, se construit des cabanes insalubres, fait de ses enfants autant de petits crétins, et de plus il perd son temps qu'il pourrait employer d'une manière utile.

Lorsque vient l'hiver, l'interminable hiver, lorsqu'une épaisse neige remplit la vallée et que les branches d'arbres portent chacune leur poids de glace, ceux qui n'abandonnent pas le pays se réfugient, pour échapper au froid, dans les écuries creusées au-dessous des maisons: les exhalaisons du fumier entassé depuis plusieurs mois, la respiration des chevaux et des mulets, l'absence de courant d'air, l'épaisseur des murailles, même la couche de neige qui obstrue toutes les issues, maintiennent une température confortable dans ces souterrains nauséabonds. On y transporte les instruments culinaires, les rouets, les fuseaux, les branches bénites, l'antique pendule qui mesure les heures de son tictac monotone. Une rigole pavée emporte les eaux ménagères et le purin des animaux dans le tas de fumier qui occupe l'extrémité opposée à celle où siègent les dieux lares de la famille. Toutes les dispositions sont prises dans le but de rendre supportable le séjour des écuries. Le temps se passe assez agréablement pour les femmes qui ont toujours à vaquer aux soins du ménage, soigner les enfants, les vieillards et les malades, à filer la laine et le chanvre; quant aux hommes, ils n'ont qu'à se jeter sur la paille à côté des animaux, et sauf les heures pendant lesquelles ils soignent leurs bêtes, ils emploient leur temps à dormir d'un long sommeil semblable à celui des marmottes; parfois, dans leurs moments d'insomnie, ils tricotent des bas et vont tenir compagnie aux dames.

Ruines de la Chartreuse de Durbon.—Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.

C'est là un genre de vie inacceptable pour des hommes habitués au grand air, à la liberté du chasseur ou du pâtre; aussi la plupart d'entre eux quittent la prison dans laquelle l'hiver renferme leur famille, et suivant l'exemple que leur donnent les troupeaux de Provence, quittent leurs âpres montagnes pour aller séjourner jusqu'au printemps dans les régions plus fortunées du Midi. Vrais nomades, ils habitent pendant la saison des chaleurs les fraîches vallées des Alpes, puis au commencement de l'automne descendent dans les vallées inférieures et enfin, lors de la chute des neiges, vont jouir du doux climat des plages maritimes. Il serait à désirer qu'en hiver les hommes n'eussent pas seuls le privilège d'émigrer dans les plaines tempérées de la Provence. Pendant la saison des neiges, le climat des Alpes devient celui du Spitzberg; alors les femmes et les enfants, confinés sous terre dans les écuries infectes, n'osent plus sortir de peur de respirer l'air glacé du dehors. Le jour ne viendra-t-il pas où ils pourront émigrer en masse vers les chaudes plaines du Midi, laissant les villages en garde à quelques chasseurs? Le bien-être des montagnards, leur santé l'exigent impérieusement, et si l'on désire l'extinction graduelle du crétinisme, on ne peut recourir à un moyen plus naturel et plus efficace. Autant les montagnes sont belles quand les vallées qui en ceignent la base leur font une ceinture de feuillage, autant elles sont effrayantes à voir lorsqu'elles reposent sur un monde de frimas. Alors un silence terrible repose sur la vaste étendue des vallées et des montagnes uniformément blanches; le ciel gris se confond avec l'horizon dentelé des cimes; souvent les neiges tourbillonnent fouettées par la tourmente, et les avalanches s'écroulent en grondant du haut des rochers. Au milieu de cette nature inhospitalière, l'homme, blotti dans un souterrain, se sent à peine le droit d'exister.

Élisée Reclus

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.

GRAVURES.