La vallée du Jiul, qui s'ouvre devant nous au départ de Petrozeny, a été longtemps réputée impraticable, et il fallait qu'elle fût bien mauvaise, car les montagnards eux-mêmes la regardaient comme infranchissable, et pour traverser cette portion des Carpathes, ils préféraient encore, au milieu des obstacles de toute nature, gravir le rude sentier qui traverse le col du Vulcan. Mais grâce à de superbes travaux, dus en grande partie à des ingénieurs belges, elle est aujourd'hui traversée par une des routes les plus majestueuses et les plus sûres qu'on trouve dans les Carpathes du sud. On s'enfonce dans une étroite crevasse dominée de chaque côté par des pics élevés, absolument nus dans le haut, et couverts dans le bas d'admirables forêts inexploitées, qui leur font une superbe et sombre parure. Tout au fond de la crevasse le Jiul hongrois, grossi du Jiul roumain, roule ses eaux tumultueuses au milieu de tous les obstacles qui encombrent son lit de rochers. Tantôt étranglé entre les parois rocheuses, il écume et bondit, tantôt il s'étale calme et tranquille au milieu des flots de verdure qui s'abaissent jusque dans ses eaux.
Parfois la rivière est si furieuse qu'elle emporte avec elle une partie de la route nouvelle construite à grands frais. On ne peut dans nos pays se faire une idée de ces crues subites des rivières. Elles se produisent non seulement au printemps, lors de la fonte des neiges sur les hauts sommets, mais encore au plein cœur de l'été.
Cette route n'est certes pas comparable aux merveilleux défilés de la Suisse; mais elle rappelle, avec un caractère plus sauvage et plus grandiose, les plus belles vallées de la Forêt-Noire et du Jura.
Presque à la sortie de la passe, au fond d'un enclos, se trouve blotti le modeste monastère de Naïch. Ce petit monastère, tout blanc, dont la curieuse église, aux fenêtres trilobées, est décorée, sur tout le pourtour, de jolies fresques, est encore occupé aujourd'hui par quelques moines.
MONTAGNARD ROUMAIN ENDIMANCHÉ.—CLICHÉ ANERLICH.
Bientôt, les montagnes s'abaissent et s'écartent. Le Jiul, débarrassé de ses entraves de pierre, coule dans un lit dix fois trop large pour ses eaux, et les forêts disparaissent pour faire place à de modestes cultures. Ce n'est qu'après avoir parcouru 30 kilomètres que nous rencontrons quelques maisonnettes de bois, avec des toits pointus à la turque, et recouvertes de planchettes de bouleau. Si pauvres qu'elles soient, toutes sont séparées les unes des autres et entourées d'une clôture. En Roumanie, comme dans la plupart des pays d'Orient, les haies vives sont inconnues. On se clôture au moyen de planches, de pieux, de branches mortes ou de clayonnage. Ces petites fermes, en dépit de leur aspect misérable, constituent, du reste, une réelle amélioration dans le sort du Roumain. Il a aujourd'hui son habitation à lui, ses étables, son grenier à maïs, sa porcherie, alors que, pendant des siècles, sous la domination des boyards, il a vécu dans de véritables tanières creusées à 2 mètres de profondeur dans le sol, et sous un toit de clayonnage couvert de mottes de terre. Devant chacune de ces demeures s'ouvre une véranda, où la famille dort en été, alors que les fortes chaleurs rendent l'intérieur inhabitable. Le soir on y place matelas et couvertures, que l'on a soin de faire disparaître au matin.
Autrefois, une coutume pieuse voulait que chaque paysan plaçât devant la porte de sa demeure une écuelle d'eau, à l'usage des passants et des voyageurs; aujourd'hui, devant chaque ferme, on voit se dresser, comme d'énormes potences, des pompes à levier, et chacun peut à loisir y étancher sa soif.
La porte monumentale, qui ferme les enclos, est un des ornements de l'habitation roumaine; on la trouve partout, dans les grandes fermes comme dans les plus petites, dans les villas comme dans les monastères. Ces portes sont très curieusement et parfois artistement découpées.