«Près du dernier bouilleur se tient l'homme qui fait le sucre. C'est à lui de régler convenablement la chaleur. Quand la matière est à l'état convenable, on fait descendre dans la chaudière une autre chaudière qui s'y emboîte presque exactement; le sucre s'y écoule et la remplit. Ce vase ainsi rempli est relevé; au fond est une valve qui, une fois ouverte à l'aide d'une ficelle, laisse écouler le liquide chaud. Cette chaudière mobile est manœuvrée par une grue, et on l'amène en position pour faire écouler le sucre dans les grands réservoirs découverts où il se refroidit. À cette phase de l'opération, diverses méthodes sont mises en usage. L'ancienne routine consiste à faire simplement refroidir le sucre dans des réservoirs, puis à le verser dans des seaux à l'état demi-solide, et enfin dans ce que l'on nomme les hogsheads.

«Dans les nouvelles méthodes plus avancées, le sucre, en sortant de la chaudière mobile, coule dans des sacs qui le filtrent; on l'élève ensuite à l'aide d'une pompe dans un grand réservoir où l'on opère le vide. Puis on le réchauffe, et on le met dans des boîtes rondes qu'on nomme centrifuges, dont les côtés sont faits en toile métallique. On imprime à ces boîtes un mouvement de rotation d'une vitesse extraordinaire; les molasses sont exprimées ainsi à travers les parois et laissent le sucre desséché et presque blanc. Il est alors tout prêt à être mis dans les hogsheads et chargé à bord des navires.

«Mais avec le procédé ordinaire, les molasses se séparent du sucre dans le hogshead; pour faciliter l'écoulement, on y plante des tiges qui communiquent avec des trous placés dans le fond, pour qu'il se forme ainsi des canaux que les molasses puissent suivre. Les hogsheads sont debout sur des poutres placées à un pied les unes des autres; au-dessous est un noir abîme où les molasses tombent.

«Il y a bien des procédés intermédiaires entre le très-civilisé réservoir à évaporation dans le vide et le simple refroidissement: le sucre se fait très-rapidement quand les appareils sont bons. Un planteur de Demerara m'a assuré qu'il avait coupé ses cannes le matin et que son sucre était arrivé à George-Town dans l'après-midi.»

Barbados. — La Trinidad

Laissons derrière nous la Guyane anglaise, à laquelle M. Trollope promet un très-brillant avenir, et suivons-le dans ses voyages. Le voici d'abord à Barbados, qui, ainsi que nous l'avons dit, fait partie des petites Antilles:

«Barbados, dit-il, est une très-respectable petite île qui fait une grande quantité de sucre. Elle n'est pas pittoresquement belle, comme presque toutes les autres Antilles, et par conséquent présente peu d'attrait au voyageur. Mais cette absence même de beauté scénique l'a préservée du sort de ses voisines. Un pays qui est coupé en paysages, qui se vante de ses montagnes, de ses bois, de ses cascades, qu'on admire pour ses grâces sauvages, est rarement propice à l'agriculture. Une portion de la surface dans de tels pays défie toujours les efforts du cultivateur. De plus, une telle contrée sous les tropiques offre toutes les séductions possibles au nègre indépendant. À la Jamaïque, à la Dominique, à Sainte-Lucie, à Grenade, le nègre émancipé a pu chercher un établissement et devenir heureux; à Barbados, il n'y avait pas un pouce pour lui.

«Il a donc été obligé de continuer à travailler et à faire du sucre, à travailler tout autant qu'il faisait étant esclave. Il en est résulté que la main d'œuvre a été abondante dans cette île, et dans cette île seulement; et que, pendant la crise des Indes occidentales, elle a tenu bon et continue à produire.»

L'île n'a que vingt milles de long sur douze environ de large, et la population par hectare y est plus élevée que dans la Chine elle-même; l'île compte cent cinquante mille habitants, plus que les immenses plaines de la Guyane. Les nègres de Barbados sont très-intelligents, en partie sans doute parce qu'ils sont constamment appliqués au travail. Les Bimo, c'est le nom que se donnent les habitants blancs, gagnent beaucoup d'argent, bien qu'ils emploient des procédés bien plus grossiers que ceux de Demerara, de Cuba, de la Trinité, et même de la Jamaïque. Ils ne conservent la fertilité de leurs champs qu'à l'aide du guano; la terre est tellement épuisée que les cannes coupées ne repoussent plus aussi aisément que dans les autres Antilles; dès la deuxième année, le rendement diminue d'une manière très-sensible. L'habitude de brûler la magasse ou canne écrasée et de ne rien rendre au sol commence, sur ce point, à faire sentir ses effets. «Que dirait-on, en Angleterre, de quelqu'un qui brûlerait sa paille? À cela on dira que l'agriculteur anglais n'est pas dans la nécessité de brûler sa paille; il n'a pas besoin de faire cuire son froment, ni ses moutons ou ses bœufs, tandis que le fermier de Barbados est tenu à faire cuire sa récolte; mais pourquoi le fait-il avec le résidu même de ce que lui fournit sa terre? Il ne pourrait peut-être pas mettre de charbon directement sous ses chaudières, mais il pourrait les chauffer avec de la vapeur, ce qui reviendrait au même. Tout ceci s'applique non-seulement à Barbados, mais à la Guyane, à la Jamaïque et aux autres îles. Partout on brûle la magasse; mais nulle part l'engrais n'est aussi nécessaire qu'à Barbados; on ne peut pas y mettre en culture du sol vierge, quand on en a besoin, comme à la Guyane.»

«Trinidad est la plus méridionale des Antilles, et se trouve en face du delta de l'Orénoque; elle étend deux pointes semblables à deux cornes vers le continent, de façon à former une sorte de petite mer intérieure comprise entre la terre ferme et l'île, qui se nomme le golfe de Paria. C'est dans cette baie que sont situées les deux villes, Port-d'Espagne et San Fernando. Les détroits par où on arrive de l'Océan dans le golfe sont extrêmement pittoresques, surtout du côté de Port-d'Espagne. Cette ville elle-même est grande, très-bien située, avec des rues à angle droit, comme on le voit dans toutes les villes neuves. Tout a été préparé pour une population beaucoup plus grande que celle qui y réside actuellement, et on y voit à présent beaucoup de vides et de lacunes. Mais le temps viendra, et cela bientôt, où ce sera la meilleure ville des Indes occidentales anglaises. Il y a aujourd'hui à Port-d'Espagne un esprit d'entreprise commercial bien différent de la somnolence de la Jamaïque et de l'apathie des petites villes.»