FEROÏEN EN COSTUME DE TRAVAIL.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Les stations de baleines sont établies dans ces profondes échancrures de la côte que sont les fjords. C'est là qu'on découpe et qu'on désosse les monstrueux cétacés. Les dépeceurs, en bottes armées de crampons de fer, pour ne pas trop glisser sur le grand corps humide et glabre, taillent des marches dans la chair et le lard, puis ils tailladent le cuir, en enlèvent des lanières, en commençant par les yeux.
Les baleines sont d'un rapport excellent. Outre la peau, la graisse, l'huile et les fanons qu'on envoie à Christiania et à Stavanger, on utilise encore la viande pour nourrir le bétail feroïen qui, en hiver, ne trouve rien à manger sous le manteau de neige de la terre. Les os et les déchets sont vendus comme engrais.
Les stations de baleines exhalent des miasmes délétères qui empestent tous les alentours. Les matières en putréfaction contaminent l'air, souillent les eaux du fjord; le flux et le reflux mettent en circulation tous les germes morbides: toutes les bêtes sont empoisonnées, pas un poisson ne vit dans les golfes où sont installées les stations de baleines, les oiseaux de mer sont décimés. Sans compter que tous les mangeurs de charognes, corbeaux et corneilles, attirés par l'odeur des charniers, se multiplient dans les alentours des baleineries, au détriment des quelques oiseaux ichthyophages qui ont survécu à l'infection.
Les autorités feroïennes n'en ont cure: on protège jalousement les oiseaux contre les chasseurs, on cherche à défendre les poissons contre les ravages des chalutiers; mais on laisse les Norvégiens vaquer à leur industrie malsaine, et établir leurs baleineries qui amoindrissent les deux grandes sources de richesse nationale. La taxe de 50 couronnes qu'on paie par baleine de 36 pieds de longueur au moins, ne compense pas ces trop grands dégâts.
J'ai fait plus d'une excursion intéressante à travers l'Archipel, sur une yawl dont la construction a peu varié depuis l'époque des Wikings. Une douzaine d'hommes en vadmel brunâtre tirent sur les avirons minces et légers, sous le vent de la voile latine. On circule entre les îles aux formes absurdes, baleines bossues à mâchoires de caïmans, ou rhinocéros juchés sur des hippopotames. Des promontoires font l'effet de bêtes agressives qui vous guettent du fond de la mer, tandis que de l'eau émergent leurs dos volumineux, aux couleurs obscures et rugueuses de robes de pachydermes.
LES FEMMES PORTENT UNE ROBE EN FLANELLE TISSÉE AVEC LA LAINE QU'ELLES ONT CARDÉE ET FILÉE (page [522]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Dans les interstices des rochers s'épanouissent des plantes grasses et des touffes de perce-pierres. De grandes rides pierreuses sillonnent la peluche râpée qu'est l'herbe. Partout, des entailles, des brèches et des grottes semblent bâiller ou s'écarquiller en un grand éclat de rire.