Nous nous rendîmes à Boroukan, qui est à cinquante kœs au sud-est d'Oudskoï, et à trois ou quatre jours de voyage de l'embouchure du fleuve Amour, qui se décharge dans la mer. Il y a cinquante kœs de Boroukan à la source du Byraya, et trente kœs du Byraya au fleuve Silimdji, qui est à soixante kœs d'Oudskoï.

Le premier jour de notre voyage, nous fîmes halte après n'avoir parcouru que deux kœs. Aussitôt on déchargea les rennes et on les mit en liberté, après leur avoir suspendu au cou un billot long d'une brassé et gros comme le bras, disposé de manière à leur frapper les genoux et à les empêcher de courir s'ils s'enfuyaient quand on voudrait les reprendre. Ensuite un guide sonda la neige avec une longue perche pour chercher un sol ferme. Tandis que mes deux cosaques et moi nous détournions avec des pelles la neige épaisse, un des guides fendait du bois en petits morceaux pour allumer le feu; l'autre coupait une trentaine de perches, les dépouillait de leurs branches et les apportait dans l'emplacement que nous avions mis à découvert. Après avoir dressé trois perches liées ensemble par l'un des bouts, on disposa les autres tout autour et on les recouvrit de larges peaux de rennes, tannées et cousues l'une avec l'autre. On ménagea en haut une petite ouverture pour laisser passer la fumée, et on entoura de neige cette tente conique, ne laissant qu'un étroit passage, par où l'on pouvait à peine entrer en rampant. Ensuite on joncha le sol dune multitude de petites branches, sur lesquelles on étendit une couche de fourrures. Au milieu de la tente, on alluma du feu avec les éclats de bois fendu et l'on fit fondre de la neige dans la marmite et la théière. Les préparatifs de notre souper nous prirent beaucoup de temps; il était minuit lorsque nous nous mîmes au lit. Le feu jetait une fumée si épaisse et si irritante pour les yeux, que l'on ne pouvait rien voir dans la yourte.

En nous levant le matin, avant l'aurore, nous tirâmes nos vêtements de dessous la neige où nous les avions mis pour qu'elle absorbât l'humidité, et nous prîmes du thé dès que nous fûmes habillés. Quand il fut jour, les guides se munirent de leur lazo pour aller arrêter les rennes. Voici la manière dont ils s'y prennent: ils s'enroulent autour de la main droite une corde mince, longue de plus de vingt brasses, de telle façon que le peloton ne soit pas plus gros qu'une soucoupe à thé. À une distance de plus de dix brasses, ils lancent aux cornes de l'animal le lazo dont ils tiennent les deux extrémités dans la main gauche. La corde part avec la rapidité d'une flèche, siffle et atteint toujours son but. Quand le renne se sent pris, il reste immobile et se laisse attacher par la tête. En hiver les Tongouses se gèlent souvent les doigts pendant cette opération, quoiqu'ils soient habitués à toutes les rigueurs de la température.

Lorsque les guides eurent ramené les rennes, ils les chargèrent, et nous partîmes au lever du soleil, après avoir enroulé les peaux, emballé les vases et les gibecières. C'est de cette façon que je voyageai tout l'hiver, pendant sept mois, sans coucher une seule nuit sous un toit. Ce n'est que dans trois lieux de réunion, où je fis une halte de deux jours, que je trouvai environ dix yourtes tongouses.

La surface de cette immense contrée, qui a plus de deux cents kœs d'étendue, est couverte d'épaisses forêts, de montagnes rocheuses et de cours d'eau; nulle part on ne trouve de chemin. Les guides tongouses connaissent le nom de chaque fleuve, de chaque rivière et découvrent facilement, sans s'égarer, le but où ils se rendent. Dans beaucoup d'endroits, où la neige est profonde d'une brasse, ils chaussent leurs patins et partent en avant, avec des rennes non chargés, pour frayer le chemin. On traverse à pied trois ou quatre verstes de broussailles impénétrables, en s'ouvrant passage avec une serpe. Dans ces régions impraticables, on ne fait guère qu'un kœs par jour.

C'est au milieu de l'hiver que je franchis le Byraya, montagne extrêmement élevée, au pied de laquelle j'avais passé la nuit. Je n'en atteignis le sommet que vers le crépuscule du soir. Cette ascension fut des plus pénibles: sur notre route nous eûmes à détourner avec des pelles la neige profonde d'une brasse et recouverte d'une croûte dure. Nous rencontrâmes un bloc de pierre vertical, haut d'une brasse; l'un de nous l'escalada avec la plus grande peine, et tira en haut l'un des guides au moyen d'une corde. Il fallut décharger les rennes et les hisser en l'air, un à un, en déployant la plus grande somme possible de forces. Quand toutes les bêtes furent en haut, nous montâmes nous-mêmes l'un après l'autre le long d'un câble. On n'oublie jamais les fatigues d'une telle journée. Nos provisions de bouche étaient à peine suffisantes; malgré le froid, nous étions tout en nage dans nos vêtements de peau; le vent était si violent que l'on ne pouvait se tenir debout. Je ressemblais à un Tongouse qui a longtemps souffert; le vent et le grand air pendant le jour, la fumée et l'ardeur d'un brasier pendant la nuit, m'avaient donné un teint de Giliak. On ne me reconnaissait pour Russe qu'à la couleur des cheveux et à la forme du nez.

Je transpirai beaucoup en montant; ne pouvant m'empêcher d'avaler de la neige en place d'eau, je fus saisi d'un refroidissement et je me sentis pris d'une grande fièvre en arrivant au campement. Le sang me monta à la tête, j'avais le visage en feu, et j'éprouvais des frissons. Dépourvu de médicaments et privé de toute espèce de secours, je me trouvai dans une triste position, ainsi exposé à un vent froid et sifflant sur une haute montagne, au milieu de l'hiver. Je voyais déjà l'ombre de la mort, mais je n'étais pas effrayé, n'ayant ni famille ni parent à laisser dans la misère. Je regrettais seulement que mes peines et celles de mes compagnons dussent avoir si peu d'utilité; je mourrais avant d'avoir pu communiquer à mes supérieurs le résultat des mes explorations, et presque au moment d'achever mon grand voyage et de m'en retourner.

Je ne raconterai pas la lutte que je soutins toute la nuit contre la mort; mes deux cosaques et les deux guides veillèrent près de moi, plaignant sincèrement mon sort, et prenant garde que je ne me découvrisse; car si je m'étais refroidi, c'en eût été fait de moi. Le matin, je m'endormis, et à mon réveil j'étais baigné de sueur, comme si je fusse sorti de l'eau. Le soir, je n'éprouvais plus qu'un mal de tête, et le lendemain je me remis en route. Je décrirai, quand je trouverai un moment de loisir, ce que je vis et entendis durant cette fièvre.