Voyageurs yakoutes.—Dessin de Victor Adam d'après le comte de Rechberg.

VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES
(RUSSIE ASIATIQUE),
PAR OUVAROVSKI[1].
1830-1839.

Le bonheur et le malheur marchent de front avec l'homme.
Le blé se change en farine lorsqu'on le moud.

Djigansk. — Mes premiers souvenirs. — Brigandages. — Le paysage de Djigansk. — Les habitants. — La pêche. — Si les poissons morts sont bons à manger. — La sorcière Agrippine.

Sur la rive gauche du grand fleuve la Léna, à cent kœs[2] de la ville de Yakoutsk[3], près de la mer de glace, se trouve Djigansk[4]. C'est là que résidait mon père, en qualité de chef du cercle; c'est là que je suis né.

Lorsque Djigansk perdit son titre de cité, mon père dut retourner à Yakoutsk; je n'avais alors que quatre ou cinq ans. À cet âge la mémoire d'un enfant est peu développée: il me reste toutefois quelques souvenirs de ce temps éloigné. Mon père était obligé par son emploi de faire annuellement de longs et pénibles voyages qui duraient jusqu'à neuf mois: pendant son absence je pleurais avec ma mère d'impatience et d'ennui.

Deux fois je faillis perdre la vie: la première fois, je voulus traverser une rivière sur un arbre et je fis une culbute dans l'eau; la seconde, je tombai dans une marmite où cuisaient des aliments pour les chiens.

Un matin d'été, m'étant levé de bonne heure, je fus mortellement effrayé à la vue d'un brigand à mine farouche, qui se tenait sur la porte de la maison, l'arme au bras. J'appris qu'il montait la garde pour empêcher que ses compagnons ne missent par mégarde nos biens au pillage.

C'était une bande de quatorze à quinze voleurs qui s'étaient évadés d'Okhotsk[5], où ils étaient condamnés à faire bouillir du sel. Sur leur chemin, ils avaient volé les bagages de plusieurs marchands. Ils avaient descendu l'Aldan jusqu'à la Léna, et étaient venus à Djigansk sur des embarcations. Arrivés de nuit, ils avaient surpris dans le sommeil les soldats et les cosaques, leur avaient lié les pieds et les mains, et les avaient enivrés de façon à leur faire perdre connaissance. Après les avoir enfermés dans la prison, ils s'étaient partagés en plusieurs bandes et s'étaient mis à piller la ville.

Le même jour, vers l'heure où l'on trait les vaches (entre neuf et dix heures), ils s'étaient rassemblés tous dans notre maison, après avoir fait leur coup de main.