À quatre heures du matin, nous quittions Kongsberg et, après avoir suivi pendant une heure la Laagen chargée de bois flottés et bordée de grands sapins écorcés, nous entrons dans la montagne ou plutôt dans la forêt, car de tous côtés ce ne sont que sapins et rochers, rochers et sapins à perte de vue.
La vallée de Vestfjordal.—Dessin de Doré d'après M. Riant.
Au bout d'une autre heure, les pentes s'adoucissent et l'on entre dans une vaste prairie traversée par une petite rivière et bordée de hautes collines: c'est le sæter de Moën. Rien en général n'est tranquille et poétique comme un sæter; c'est une petite ferme isolée, inhabitée l'hiver. Là, en été, une famille, quelquefois une jeune fille seule, garde dans les pâturages de la montagne des troupeaux de moutons et de vaches. Le mot sæter implique l'absence de culture; il n'y a autour de la ferme que de verdoyantes prairies.
Les gens de Moën sont doux et n'ont point l'air heureux. Ils nous vendent une de ces petites broches à pendeloques que, dans les longues veillées d'hiver, les paysans façonnent avec le filigrane naturel des mines de Kongsberg.
Après Moën, commence une longue montée sur un de ces plateaux tourbeux où depuis des siècles les sapins meurent et renaissent de leurs propres débris. Dans ces déserts marécageux, la route dépasse tout ce que l'imagination a jamais pu concevoir d'effrayant pour les voitures: lacets brusques, rochers laissés en travers, ponts vermoulus, pentes à pic, rien n'y manque.
Après une heure et demie de montée on arrive à Bolkesjö. Bolkesjö est une ferme de montagne importante, fondée il y a cent ans et encore tout empreinte du cachet original des vieux gaards norvégiens.