Cinq ou six sapins bruts, liés en radeau par des cordes d'écorce attendent au rivage et deux vieux Télémarkiens, coiffés d'un bonnet rond, viennent prendre les carrioles. On en met une sur le radeau; puis, l'un de l'aviron, l'autre du croc, dirigent tant bien que mal, à travers les rapides et les bois flottés, l'édifice chancelant de ce bac improvisé.

Vient ensuite le tour de la deuxième carriole, puis enfin celui des voyageurs eux-mêmes et des skydskarls. On vacille en route, on a les pieds mouillés par l'écume du torrent, mais on passe. (De l'autre côté du fleuve est la blanche petite église de Grandherred, coquettement posée sur la rive.)

À l'autre bord, un coup de fouet au cheval: animal et voiture passent par-dessus le petit banc des rameurs, tombent dans l'eau, se relèvent, partent, et tout est dit.

Les lacs Tinn et Mjös. — Le Westfjord. — La chute de Rjukan. — Légende de la belle Marie.

Après deux heures de trot sur une belle route le long du fleuve, on arrive au lac Tinn où toute voie de communication cesse. À peine y a-t-il au pied des hautes falaises du lac la place du petit gaard de Tinoset et du jardin mal soigné qui l'entoure. Un vieillard en enfance, deux femmes d'une saleté repoussante habitent la chaumière. Leur faire entendre qu'on veut une barque pour traverser le lac et des chevaux pour le surlendemain à quatre heures du matin est tout un travail. Ils comprennent, mais font comme s'ils ne l'avaient point compris, et, comme les bateaux ne viennent point, nous en sommes réduits à nous coucher sur l'herbe, à l'ombre d'un magnifique pin, en vue du lac.

À Tinoset, le Tinn se termine en pointe et se décharge par une chute dans la vallée inférieure. Les bois que le courant très-lent du lac a amenés à l'extrémité se forment d'eux-mêmes en un immense cercle qui occupe le fond du golfe sans toucher aux rives.

Au loin, on dirait sur l'eau une vaste tache d'huile. Peu à peu un bois, puis un autre, s'en détachent, d'autres les remplacent, mais le cercle formé par quelque tournant invisible reste le même, toujours parfait de rondeur.

Le proverbe: «Tout vient à point à qui sait attendre,» devrait être pris pour la devise du touriste en Norvége. Si vous brusquez le paysan, il devient malhonnête, grossier, et vous tourne le dos. Exposez gracieusement votre demande, et, sans vous assurer s'il a compris, car en général sa pénétration réelle ne répond pas à son apparente lourdeur, attendez patiemment le résultat de l'affaire; il prendra son temps, consultera sa maisonnée et finira par arriver à vos fins. Ce ne sont certes pas les Normands, leurs pères, qui ont importé en Angleterre le dicton: Time is money.

Au bout d'une heure, nos bateliers arrivaient avec le bateau; ils étaient deux avec un plus jeune, à la figure sympathique. Ils s'asseyent pour ramer à l'arrière. Un paquet de ramure de bouleau occupe l'avant. C'est là-dessus que couvertures et sacs de voyage forment un lit sinon moelleux, du moins assez supportable.

En Norvége, où le voyage en barque est si usuel qu'à chaque relais de terre (landskyde) correspond presque toujours un relais d'eau (vandskyde), pour le lac, la rivière ou le golfe voisin, il n'y a pas d'autre manière de s'arranger. Si vous voulez apporter de la variété dans les différentes positions du corps et sortir d'une horizontalité fastidieuse, les rameurs vous rappellent à l'ordre, sous prétexte que la charge n'est plus équilibrée.