Telle est l'hospitalité norvégienne. Autrefois gratuite, elle se fait payer (grâce aux Anglais) même chez les gens qui pourraient l'exercer autrement. Est-ce un excès de fierté qui fait fuir ces hôtes que le voyageur aimerait à voir? Je ne sais. En tout cas, si ce récit vient à tomber sous les yeux de la dame du logis, qu'elle y voie un regret plutôt qu'un reproche.

Nous voulions, de Sillegjord, gagner le Bandak avec l'intention de passer deux ou trois jours au milieu de ces sites romantiques qui sont en même temps le premier pays de chasse et de pêche de la Norvége. De Sillegjord au Bandak il y a quatre ou cinq lieues. La route d'abord plate et monotone monte bientôt sur un fjeld tout entouré de roches à pic. De ce cirque naturel où l'on entre par une vaste brèche, s'échappe une belle chute qui forme un lac. On monte encore, puis on tourne brusquement pour redescendre dans la vallée du Bandak. Même vue immense, même paysage splendide qu'à Sundbo. De tous côtés des prairies prêtes à être fauchées, des pentes fleuries d'églantiers, des fermes bien bâties et, à l'horizon, la nappe longue et sinueuse des Bandaks.

La route aboutit dans la cour d'un gaard de la plus belle apparence. Un monsieur en lunettes fume sa pipe sur le perron; c'est le maître de poste, et de jeunes élégants arrivent en phaéton pour dîner à Moën.

Le maître de poste est un gentleman fort complaisant. Il nous fait renoncer à nos projets de séjour qui ne s'accordent point avec la bizarrerie des départs au Saint-Olaf, petit vapeur qui fait le service du Bandak. Nous convenons de laisser nos carrioles à la poste. Nos irons en barque jusqu'au bout du lac, à Dalen, où le Saint-Olaf est à l'ancre. Le lendemain nous reviendrons avec lui, et il prendra à bord nos carrioles qui se trouvent conduites au petit port d'embarquement. Nous déjeunons, et par une pluie d'orage, nous nous embarquons sur le lac.

L'orage dure deux heures. Le lac, enfermé entre deux hautes chaînes de montagnes, résonne des coups multipliés du tonnerre. La pluie tombe à flots; mais la petite barque glisse sur l'eau et, deux heures après, aborde à Laurdal.

Rien de ravissant comme ce coin solitaire. Quelque riche bourgeois l'a choisi pour s'y bâtir une demeure confortable, au milieu d'un grand parc de sapins. À côté, une chute fait aller quelques scieries. En face, s'ouvre une vallée fertile; c'est un paradis en miniature.

Vue du lac Bandak.—Dessin de Doré d'après Riant.

Vers cinq heures du soir, nos bateliers nous déposaient dans une prairie inondée où finit le lac et où commence la vallée de Bandak.