Carte de la presqu'île de BERGEN d'après Mr Paul Riant. Dressée par A. Vuillemin. Gravée chez Erhard et Bonaparte.

Nous entrons dans une baraque où un jeune couple affairé nous sert dans un salon de bois brut un dîner passable. Mme B. cherche à tirer d'un piano antique quelques sons harmonieux; puis nous nous séparons de nos compagnons d'un jour, qui retournent à Christiania après nous avoir décidés à partir pour la montagne.

Une chasse à l'ours n'a d'intérêt pour le lecteur que par les dangers mêmes qu'ont pu courir les chasseurs; mais la vérité oblige à déclarer que sans chien et au mois de juin une expédition de ce genre est toujours complètement infructueuse.

Deux ou trois jours passés à Hægland sur le Langvand, dans une famille de chasseurs d'ours, de longues excursions pédestres sur les pentes du Büfjeld et jusqu'à Drangedal, les explorations minutieuses des hautes cavernes où dorment en hiver les énormes plantigrades n'eurent donc d'autre résultat que la découverte des traces fraîches d'une mère ourse et de ses petits, et les balles explosibles ne purent même trouver dans ces solitudes quelque élan égaré sur qui s'exercer. Malgré l'insuccès de la chasse, il est impossible de ne point garder un bon souvenir de ces montagnards au caractère ouvert et franc, de ces vigoureux jeunes hommes souvent balafrés dans leurs luttes avec les terribles bêtes, de leurs récits naïfs, de leur indomptable dureté à la fatigue.

Le dimanche soir nous quittions Hægland, et après un mille dans la plus sauvage des forêts de pins, nous débouchions sur la vallée du Nordsjö; au loin brillaient d'un éclat singulier des toits resplendissants; nous approchons: c'étaient les toits de grandes serres; un peu plus loin un château du meilleur style, des pelouses et des corbeilles de roses, de grands tilleuls et toute une colonie de femmes élégantes assises sous une véranda ... à trois lieues d'un pays à ours. Ces contrastes sont perpétuels en Norvége; les propriétaires d'usine, gens fort riches, condamnés à passer toute l'année dans ces déserts, s'y installent avec luxe et presque toujours avec goût. Ainsi Ulefoss, petit village, plein de scieries alimentées par une puissante chute, a deux de ces habitations princières.

Fjord du Gudvangen (voy. p. [89]).—Dessin de Doré d'après M. Riant.

Il est onze heures du soir; à deux heures du matin, après avoir côtoyé le lac, nous entrons à Skien qui dort du plus profond sommeil, quoique le soleil soit déjà haut sur l'horizon.

Cette ville, placée entre la mer et le lac Nordfsjö, est l'entrepôt de tous les bois du Télémark. Le mouvement y est plus grand encore qu'à Drammen. Au pied d'une falaise à pic s'étendent de longs docks de bois, encombrés de marchandises; de tous côtés les chevaux traînent des poutres qu'ils ont retirées du fleuve pour les porter aux scieries. La ville n'a d'autre pavé que la sciure de bois, amassée là par les années; aussi est-il défendu d'y fumer sous les peines les plus sévères, un cigare oublié dévorerait des millions.