Peut-être dira-t-on que les grands professeurs, comme les autres grands hommes, n'ont point de successeurs? Peut-être aussi est-il dans les conditions de la nature humaine qu'aux générations ferventes, passionnées succèdent d'insoucieuses et nonchalantes générations. La Sorbonne, depuis dix ans, s'est singulièrement attristée, cela est vrai; la jeunesse des écoles s'éloigne des cours publies au bénéfice des estaminets, cela est incontestable; mais faut-il accuser les hommes de ce nouvel état de choses? Faut-il, comme quelques-uns, s'en prendre aux nouveaux professeurs, et leur reprocher d'avoir laissé s'éteindre une si belle flamme? Faut-il enfin, comme quelques autres, rejeter tout le blâme sur les hommes éminents, qui, après avoir vaillamment professé dix ou quinze années, ont cru pouvoir se reposer désormais sur des suppléants, et prendre dans les affaires publiques une laborieuse retraite?
L'enseignement se fait lourd avec les années; on nous cite sans cesse ces professeurs allemands qui ont enseigné jusqu'à leur dernière heure, qui sont morts sur la brèche; mais peut-être ne se représente-t-on pas d'une manière bien exacte les cours publics des universités étrangères. S'agit-il, comme chez nous, de tirer chaque année, chaque semestre, de son érudition, de son intelligence, de nouvelles leçons, un nouveau livre? de suffire chaque jour à la curiosité renaissante de l'auditoire, de fuir toute répétition, d'éviter les moindres redites, de produire incessamment et sans relâche? Nullement: les cours des universités anglaises et allemandes, à très-peu d'exceptions près, ne sauraient être mieux comparés qu'à nos cours de droit et de médecine. Une fois la matière épuisée, le professeur reprend ses leçons par le commencement, et ses élèves passent dans un cours supérieur; tel professeur enseigne les bacheliers, tel autre les licenciés. Et cependant eux aussi ils s'épuisent; la répétition continuelle les fatigue et les appauvrit aussi vite peut-être que la nécessité d'une incessante production. Vieillir dans une chaire de professeur semble même aux Allemands même une bien triste condition.
Soyons donc justes envers ces hommes considérables qui se sont dévoués avec passion à l'enseignement de la jeunesse, et montrés dans leur chaire non-seulement de grands professeurs, mais encore d'illustres penseurs et d'éminents écrivains. Ils se retirèrent lorsqu'ils crurent leur tâche accomplie, laissant à de plus jeunes le soin de poursuivre l'oeuvre si bien commencée; et ce n'est pas leur faute si la plupart de leurs héritiers les ont fait regretter.
Nous avons cru devoir présenter d'abord ces quelques considérations rétrospectives, qui, dans notre pensée, ne sont pas une critique, mais plutôt une justification de l'affaiblissement momentané des cours publics: la Sorbonne et le collége de France sont écrasés aujourd'hui sous leur passé; les professeurs actuels ont contre eux de trop glorieux souvenirs, et semblent pâlir de tout l'éclat de leurs devanciers. Maintenant, faut-il en croire certains contempteurs qui affirment que les sables du désert ont envahi la Sorbonne et le collége de France; qu'un morne silence règne dans leurs vastes salles, et qu'à l'exception des vieillards ruinés qui se pressent autour des poêles universitaires, comme autrefois à Athènes dans les chauffoirs publics, il n'y a plus un seul auditeur autour des chaires? C'est là l'histoire de ce dandy qui se rase, et proclame aussitôt qu'on ne porte plus de barbe; certaines gens ont la fatuité de se croire en tout et toujours les derniers des Romains: du jour où ils ont quitté la Sorbonne, les cours durent devenir et demeurer déserts; du jour où ils partirent, il ne dut rester personne. Si néanmoins ils voulaient prendre la peine, à certaines heures, d'émigrer vers les hauteurs du quartier latin, ils verraient que les immenses amphithéâtres de la Sorbonne et du collége de France ne peuvent suffire aux auditeurs de M. l'abbé Coeur et de M. Michelet; que l'on se bat et l'on s'étouffe à la porte du cours de M. Saint-Marc Girardin; que M. Edgard Quinet a grand'peine à fendre la foule pour arriver à sa chaire.
Cette affluence fait mieux l'éloge du talent de ces professeurs que toutes les glorifications imaginables. On ne saurait nier que la curiosité est aujourd'hui singulièrement blasée, que l'ennui profond et le désoeuvrement de la plupart se montrent de plus en plus dédaigneux et difficiles à l'endroit des spectacles de toute sorte: à une époque aussi industrieuse que la nôtre, on n'est pas, Dieu merci, sans armes défensives contre le temps, et Paris offre bien des moyens de tuer l'ennemi, comme l'appelle un Anglais. Honneur donc à celui qui sait réveiller à son profit la curiosité endormie et lasse du public, qui a assez d'esprit ou d'éloquence pour offrir à l'ennui une heure de distraction intellectuelle, pour attirer de loin la flânerie à ce spectacle intéressant et sérieux, chose rare, amusant et honnête, chose plus rare encore! Oui, n'y vînt-on que pour voir, pour regarder, une journée passée à la Sorbonne et au collége de France aurait, pour le plus dégoûté, son charme et sa singularité; et la curiosité trouverait son compte à cette succession rapide de professeurs, à ce changement perpétuel de visages, de paroles, de gestes; à cette variété d'enseignements si divers, depuis la langue turque jusqu'à la théologie, depuis la modeste philologie jusqu'à la métaphysique transcendentale. Il ne manque vraiment à cette vivante encyclopédie qu'une chaire de musique, comme aux universités d'Oxford et de Cambridge.
Nous ne nommerons ici que quelques-uns des principaux cours, ne pouvant passer en revue ces innombrables chaires de la Sorbonne et surtout du collége de France; nous voulons seulement donner une idée de la physionomie générale de l'enseignement.
Littérature.--M. Saint-Marc Girardin et M. E. Quinet.
M. Saint-Marc Girardin traite à la Sorbonne de l'usage des passions au théâtre, et M. Quinet, au collége de France, fait l'histoire de la littérature espagnole. M. Saint-Marc est un critique, M. Quinet un poète. Assis commodément dans son fauteuil, regardant son auditoire avec une bienveillante familiarité, M. Saint-Marc, d'une voix claire et quelque peu nasillarde, lit spirituellement ses spirituelles leçons des années dernières, aujourd'hui rédigées avec soin et considérablement enrichies; souvent, au milieu d'un alinéa, au commencement d'une phrase, il interrompt sa lecture pour communiquer à son public une pensée, un rapprochement qui lui viennent à l'esprit; il possède au plus haut degré le talent de la digression, et s'en sert habilement pour amuser quand le manuscrit devient trop sérieux, pour ramener la gravité quand le manuscrit devient trop gai. Debout comme à la tribune, le regard et le geste ferme, la parole lente et solennelle, M. Quinet domine son auditoire, lui impose ses vives impressions poétiques, ses sympathies d'artiste; son style s'anime et se colore avec sa pensée, sa voix s'attendrit en parlant des souffrances du génie, des conceptions harmonieuses des poètes, devient grave et austère en disant les hautes pensées des philosophes et des docteurs de la foi. M. Saint-Marc s'adresse au bon sens, il se dit l'homme du lieu commun, il veut faire justice de toutes les exagérations littéraires et morales de notre époque, et à cette fin il les ridiculise finement, plaide leur cause, puis la sienne, et met toujours les rieurs de son côté. M. Quinet veut élever l'esprit et le coeur de ses disciples; il ne parle point de morale, ne donne point de conseils pratiques; mais il s'efforce de montrer l'idéal, en lequel viennent se confondre et s'unir le beau et le bien. En un mot, M. Saint-Marc a surtout de l'esprit, et M. Quinet de l'éloquence; l'un fait de la littérature au profit de la raison, et l'autre au profit de la littérature même et de la poésie.
Philosophie.--M. Simon et M. Damiron (Sorbonne).
Jean Paul raconte qu'Emmanuel Kant, le grand métaphysicien, était fort mal assuré dans sa chaire: il avait l'habitude de tenir ses yeux invariablement fixés sur le même point de la salle; là venait toujours s'asseoir un étudiant à l'habit duquel il manquait un bouton. Un jour le bouton se trouva remis, et Kant resta court. M. Damiron, sur cette autorité, peut bien paraître interdit et troublé dans sa chaire, sa parole peut bien être difficile et saccadée, ses yeux enfin peuvent bien demeurer timidement baissés. Une excessive modestie tient M. Damiron toujours en garde contre lui-même, et nuit assurément à son excellente appréciation de la philosophie de Malebranche: il semble hésiter quand il est sur, et craindre d'affirmer ce qu'il sait pertinemment. M. Simon, au contraire, parle avec la plus heureuse facilité. L'élégante correction de son style et même de ses gestes donne un prix singulier à ses savantes leçons: il suit le précepte du divin Platon, qui conseillait au philosophe Xénocrate de sacrifier aux Grâces, et sait plaire en examinant, au point de vue de l'école alexandrine, les idées rationnelles de cause, de durée, d'espace, de substance. Les esprits sérieux trouvent leur profit au cours de M. Simon, et les gens frivoles y trouvent leur plaisir.