Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la coupe à la main, qui se livre à l'ardeur du repas et de la chanson. Son fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que seize ans? O jeune homme de la plus belle espérance!--Et ton père, et ton aïeul, que font-ils? demande quelqu'un à Hatto.--Ma foi, je n'en sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis Hatto de faire parade de ses débauches et de ses crimes.--Apercois-je dans la plaine quelque chose qui éveille mon appétit, une jolie femme, un riche marchand, une bonne ville.
Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits;
Et la ville, la femme, le trésor sont à moi! Alors cette troupe d'insolents Burgraves, corps ivres, âmes sans pudeur, s'abandonnent avec, Hatto à toutes les folies de la corruption effrénée; ils raillent l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste et indignée se fait entendre tout à coup, c'est la voix de Magnus, qui, au bruit de cette débauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est ceci? dit-il:
. . . Jeunes gens, vous faites bien du bruit,
Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit;
La lueur des festins blesse leurs jeux sévères;
Les vieux choquaient l'épée... Enfants, choquez les verres!
Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages paroles se brisent contre la frivolité et la raillerie des jeunes hommes. Mais voici que l'occasion se présente de mettre la brutale philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons heurte à la porte; il demande l'hospitalité pour lui, pour ses cheveux blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job:
Que l'on chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre.
Va-t'en, chien!