Tu vas le voir aussi;
C'est lui qui va venir te poignarder ici.
C'est Otbert!
Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne, Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer.
Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse, autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce.
Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment; elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure, dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:
.... Une fureur jalouse.
Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse.
A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse d'aujourd'hui.
Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait naître parmi ses auditeurs.