Le lendemain, elle arrive dés le matin; elle frappe; je tremblais un peu en lui ouvrant: «J'ai dormi! s'écrie-t-elle, j'ai dormi!» Elle était ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses souffrances se calmassent cette nuit-là. Elle me baisa les mains avec ivresse, et son coeur s'ouvrant à la reconnaissance, elle se mit à me raconter toute sa vie! Hélas! c'était cette triste et sombre histoire que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministère, et qui remplissait nos campagnes avant la Révolution... Le fils d'un grand seigneur qui l'avait aimée, une faute, l'abandon, la misère, l'angoisse sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donné le jour, les restes mal éteints d'une affection coupable, tout ce qui déchire, aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rôle: un pauvre coeur torturé à calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de trop amer dans ses remords; je la relevai à ses propres yeux par son repentir; je lui montrai l'espérance, et quand elle me quitta, elle me dit: «Votre voix a fait à mon coeur le même bien que votre breuvage à mon corps.» Je ne répondis que par deux autres tasses de bourrache. Le lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la veille m'apparut alors distinctement: c'était mieux qu'une âme souffrante, c'était un être bon et même élevé. Je m'y attachai, je la cultivai. Sevré moi-même depuis deux mois de mon ministère de consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charité qu'un silence forcé refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'étais habitué à donner à mon cher village, je les concentrai, les répandis sur elle avec abondance, avec délices; j'étais heureux d'entendre, elle était heureuse d'être entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille bonnes pensées consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une amélioration sensible commença à se manifester; comme presque toutes les femmes, sa maladie était du chagrin; en guérissant le coeur, je guérissais le corps, et ma vipérine faisait merveille, ainsi mêlée avec la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre hôtesse commençait à marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus tard, elle riait, et après deux mois, elle m'appelait son sauveur.

--Combien vous dûtes être heureux!

--Oui... d'abord; mais après, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure me coûta bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa guérison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de santé répand mon nom aux environs. Hélas! mon cher ami, me voilà grand médecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables, toutes les infirmités, des maladies dont je ne savais pas même le nom. Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularité; on ne voulait plus guérir que par moi. Au moins, s'ils s'étaient contentés de me faire médecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse opérateur! Et je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon amour pour la vérité. On dit qu'un médecin est un confesseur: c'est possible, mais un confesseur qui se fait médecin se prépare à de singulières confidences... J'en perdais la tête... Et contre tant d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel allié?... Hélas! un seul... la bourrache! Ma foi, je pris ma résolution bravement, et je me lançai en aveugle dans mes destinées...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache. J'espérais au moins que l'insuccès me délivrerait de ces obsessions... Bah! ils guérissaient, guérissaient, guérissaient, guérissaient! C'était une épidémie! Et des présents! de l'argent! de l'argent que je n'avais pas gagné! des présents que je ne méritais pas!... J'étais dans une situation à faire, pitié!... Riez!... riez!... vous allez juger si j'avais lieu de rire, moi. Ce n'était rien que les admirateurs, que les clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y monte, on la prend à quelqu'un. Ces gens n'étaient pas tombés malades tout exprès pour être guéris par moi;... ils avaient un médecin, et je me trouvai bientôt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse inimitié qu'on put voir. Il y avait près de la ville un médecin du nom de Laroche à qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des faubourgs. Il régnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort comme un athlète, violent comme un soldat (il avait été dragon), mêlé aux paysans, buvant avec eux, il disait à ceux qui tombaient malades: «Je t'ordonne de me choisir;» et à ceux qui l'avaient choisi: «Je te défends de me quitter.» Au reste, pour vous peindre d'un trait ce médecin de campagne d'une nouvelle espèce, pour vous montrer comment il s'était créé sa clientèle et se faisait payer de ses clients, je vais vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il m'a paru caractéristique. La maison où je logeais avait un jardin de quelques pieds, séparé seulement par une haie de l'habitation de Pierre, le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais. Un jour donc que j'étais assis derrière cette haie, quelques paroles vives frappèrent mon oreille. J'écoutai et je regardai. Il y avait trois personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier nommé Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient:

DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre?

PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manière de se faire des pratiques.

DESNOUES.--Comment cela?

PIERRE.--Oui, quand il est arrivé dans ce pays, pour faire sa médecine, il a été chez le tailleur, il lui a commandé un habit; il a été chez le marchand de vins, il lui a pris une pièce de vin; il est venu chez moi, il m'a acheté une carriole, et puis quand nous avons été à la paie, rien dans la poche, c'est-à-dire dans la main. «Mes amis, quand vous serez malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.»

DESNOUES.--Ça fait que, comme il doit à tout le monde, il est le médecin de tout le monde.

PIERRE.--Juste.

LA MÈRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voilà, moi: il me devait six écus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine, sans ça je n'en aurais jamais eu un sou.