Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes en matière de turf et de sport. Il se faufile parmi les membres du jockey-club et parie six cents louis sur la tête de Tandem contre Arabella ou Farguhar. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue, de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.

Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance. C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam. De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche pas de déclamer sans cesse contre l'incurie de ses gens, en annonçant qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la belle étoile.

Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-Street, comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde ou tabatière où il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise de

cuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit, table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute panoplie, deux pipes de terre en sautoir.

C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion, bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière, il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les fumées de l'âcre caporal, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien, paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.

Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons, d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.

OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE.

(Entrée extérieure du tunnel.)