Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de Lucrèce et ses charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.
On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante, soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale; ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé, dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards; tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la lame de Tolède et du poison des Borgia.
M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M. Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M. l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial: que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout comme un autre.»
Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles, d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs, fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.
Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop: cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la main tragique:
«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze jours tu pourras en donner un autre.
«Ton affectionné camarade,
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UN REPAS HOMÉRIQUE.
Depuis Les infiniment petits, si spirituellement chantés par notre grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique, qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque apparence de grandeur et de solennité.
Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples, considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y tenir et se l'assimiler.