Mille terreurs, mille soupçons s'élevaient dans le coeur des fugitifs, qui n'osaient encore se les communiquer. Ils allaient sans parler, respirant à peine, livrés tour à tour à l'espoir d'être sauvés et à la crainte d'être trahis. Tout à coup on leur barre le chemin; dans la nuit, une figure humaine est debout devant eux, une main se pose sur l'épaule de don Christoval qui marchait le premier, et une douce voix connue leur dit: C'est moi. Trop tard! don Christoval avait déjà frappé. La pauvre Rachel ne jeta pas un cri; mais elle ajouta aussitôt: «Je suis morte! vous avez tué votre libératrice.» En même temps l'abîme ténébreux dans lequel ils étaient plongés tous trois s'ouvrit comme par enchantement et laissa apercevoir l'immensité du ciel brillant d'étoiles. Rachel, par un dernier effort, poussa en avant ses protégés, et lorsque, après avoir fait un pas, ils se retournèrent vers elle, la porte s'était remise à sa place, le rocher était refermé, tout était silencieux et immobile.
Leur premier mouvement fut de tomber à genoux pour remercier Dieu. Ils se trouvaient dans une prairie couverte d'une herbe haute et touffue; derrière eux s'élevait un énorme massif de rochers sur lesquels avaient crû çà et là des chênes et des pins, dont les spectres noirs et mélancoliques se dessinaient sur le ciel doucement éclairé d'une lueur crépusculaire. La sinistre maison devait être située derrière ces rochers, car on ne la découvrait nulle part, en sorte que rien ne souillait la pureté de ce paysage. Au sortir d'une atmosphère chargée de vapeurs de sang. Léonor et Christoval respiraient avec délices, et cet air embaumé leur rendait les forces dont ils avaient tant besoin.
Don Christoval cherchait la meilleure direction à suivre, quand leur oreille fut frappée d'un bruit lointain et régulier. Ils reconnurent le tic-tac d'un moulin; ils se dirigèrent de ce côté, en marchant avec toute la vitesse possible dans cette grande herbe où il leur eût été facile de se cacher, même en plein jour. Le bruit devenait plus distinct; il semblait que ce fût une voix amie qui les appelât. Au bout d'un quart d'heure, ils distinguèrent la maisonnette du meunier. Mais un obstacle imprévu les arrêta court: ce fut le ruisseau qui faisait tourner le moulin. Heureusement ils crurent distinguer quelqu'un près de la maison. Don Christoval, d'une voix forte dont il tâchait pourtant de calculer et de ménager la portée, cria: Au secours! et aussitôt un homme accourut vers eux. Quand il fut sur le bord du ruisseau. Léonor ne put se tenir de lui crier à son tour sauvez-nous! l'homme ne répondit qu'un mot attendez! et il disparut. Au bout de cinq minutes il revint avec une planche qu'il jeta sur le ruisseau, et les amants se crurent sauvés en touchant l'autre rive.
Le meunier n'attendit pas leurs questions: «Vous venez de là-bas?--Hélas! oui.--Par quel miracle vous êtes-vous échappés?--Nous avons été délivrés par un ange qui a été bien mal payé de ce bienfait. Mais vous savez donc....--Je sais tout. Vous n'êtes pas les premiers qui se sauvent ici. Oui, la Rachel est un ange parmi les démons. Aussi je commence à leur devenir suspect; mais n'importe, venez; nous trouverons moyen de vous cacher comme ceux d'il y a un mois.»
Ils touchaient au seuil de la porte, lorsqu'on vit soudain des lanternes courir le long de l'eau, dans la prairie. Elles descendaient vers le moulin, et l'air retentissait de ces cris: Juan! Juanito! Juan! Juan! «Les voici, dit le meunier; ils veulent passer. Carmen, dit-il à la meunière qui était sortie au-devant d'eux, Carmen, cache ces étrangers. » En même temps, il tourna les talons; et, comme l'on continuait à crier: Juan! Juanito! il se mit à répondre de toutes ses forces: «Oui, maître, oui! me voilà! me voilà!
--Ils seront bientôt ici, dit la meunière; vite, vite, fourrez-vous dans le bluteau. Là!... bon!... Entassez-vous tant que vous pourrez dans la farine. C'est cela! et ne bougez.» La bonne Carmen ayant laissé retomber le couvercle de toile et fait un signe de croix sur le bluteau, alla s'asseoir près du berceau de son enfant, et se mit à le bercer en chantant une vieille romance sur le Cid.
Bientôt la porte s'ouvrit avec impétuosité, et trois hommes se précipitèrent dans la chambre. Juan les suivait. Sans dire une parole, ils coururent au lit, le visitèrent par-dessous avec leurs lanternes; ils levèrent même les couvertures. Ensuite ils ouvrirent l'armoire; en un mot, ils fouillèrent dans tous les coins et recoins dont ils purent s'aviser, mais, par bonheur, ils ne s'avisèrent pas du bluteau. Enfin l'un d'eux rompit le silence, et ce fut pour s'écrier avec des jurements horribles: «Malheur à eux, si nous les rattrapons, les traîtres, les scélérats, qui ont volé nos bons maîtres! ils le paieront cher! Et toi, Juan, si l'on découvrait que tu aies favorisé leur fuite, que tu es leur complice, ton affaire serait bientôt faite, ainsi qu'à ta femme et à ton marmot!
--Vous me faites tort, mes braves camarades, répondit le meunier. J'atteste le ciel que je voudrais avoir ces coquins en ma seule puissance, les tenir là, à ma discrétion, et je vous montrerais bientôt quel homme je suis! Mais je puis vous garantir qu'ils n'ont pas pris de ce côté; ou, s'ils y sont venus, le ruisseau leur aura fait rebrousser chemin, et je n'en ai point vu. Probablement ils se seront jetés sur la route de Jaen. En tout cas, ils ne peuvent manquer d'être rejoints, puisque vous me dites que toute la maison est à leurs trousses. Mais vous n'avez plus rien à faire ce soir; vous devez être fatigués; ne voulez-vous pas vous rafraîchir?
--Volontiers, ami Juan, répondit un autre qu'à sa voix, don Christoval reconnut pour le portier qui les avait d'abord repoussés; mais nous avons déjà soupé, il nous faut peu de chose.