Le don éminent de mon ami le Génie était de ne jamais s'abandonner. Il avait, sur la manière dont se forment les réputations, des idées qui témoignaient une profonde connaissances du coeur humain; il ne croyait à aucune des chimères des âmes adolescentes, par exemple, au succès naturel et spontané, à l'hommage que le public rend de lui-même au mérite. Il n'avait vu des triomphes de ce genre se réaliser que pour les morts, et encore la vanité personnelle d'un vivant y était-elle presque toujours intéressée. Pénétré de cette conviction, que les oeuvres sont ce qu'on les fait, et qu'une vogue ne rapporte qu'en raison des soins qu'elle coûte, il avait introduit ce principe dans sa pratique littéraire, et s'était frayé des voies nouvelles dans la préparation de l'enthousiasme public. Avant lui personne n'avait manipulé l'opinion avec cette délicatesse, excité la curiosité avec ce tact, maîtrisé la vogue avec cette puissance. N'eût-il été Génie que par ce côte, il l'était en dépit de ses ennemis.

Le Génie en avait, des ennemis: n'en a pas qui vent! Le premier il avait compris que les ennemis forment un élément essentiel de la gloire; qu ils réchauffent l'attention, et qu'ils peuvent être employés utilement dans ce travail de notoriété que toute ouvre nécessite pour devenir célèbre. Les ennemis seuls tiennent en haleine le zèle des partisans, éveillent dans le public un sentiment passionné, créent la controverse, et poussent au scandale, cet apogée de la tactique. Qu'en résulte-t-il? que le public se trouve saisi de la chose avant l'événement, qu'il s'en occupe, prend parti pour ou contre, et livre, à son sujet, des combats dans le vide. L'univers ne connaît pas le premier mot du chef-d'oeuvre, et il est prêt à en venir aux mains pour l'attaquer ou pour le défendre.

Voilà dans quel genre opérait mon ami le Génie; quel que fût le sujet sur lequel il s'exerçât, c'était toujours enlevé. Jamais je n'ai vu faire de meilleure besogne; on ne travaille pas plus proprement. Au moment où je le connus, il avait à lancer une pièce intitulée: les Durs à cuire, ouvrage taillé dans le granit et le porphyre, travail babylonien et basaltique, étude de mages et de hiérophantes. Par son caractère de simplicité, cette pièce rappelait la Bible; par sa profondeur sombre, les védas hindous; par son charme, la Genèse; par ses expiations, le Coran, c'est-à-dire toutes les traditions et tous les cultes. Chaque personnage avait dix mètres, mesure légale, et une vieillesse robuste comme celle de Mathusalem. De la ce titre de la pièce: les Durs à cuire. Quels gaillards! Sans le public, jamais on n'en eût vu la fin; lui seul a pu les enterrer.

Il fallait donc lancer les Durs à cuire; mon ami le Génie se mit à la besogne. Le premier point d'appui était dans les journaux; il y comptait des coeurs dévoués, des amitiés vives; cette puissance ne lui lit pas défaut. De mille côtés s'éleva un concert d'éloges hyperboliques. L'auteur, à croire les plumes sympathiques, avait mis la création entière à contribution pour que rien ne manquât à son oeuvre. Il avait fendu les Pyrénées pour y sculpter ses héros à la façon des chevaliers de la Table-Ronde; il s'était permis de tronquer les sommets des Alpes pour leur confectionner des piédestaux. Tous ses personnages pleuraient des fleuves et gémissaient à la façon des tempêtes; les plus hauts chênes leur servaient de cure-dents, et les lacs, de plats à barbe. Ainsi parlaient les panégyriques chevelus; le Génie les remerciait du geste, tout en les trouvant trop discrets et point assez génésiaques. Hélas! ce n'était pas faute de bonne volonté, mais la barbe la plus exaltée du monde ne peut donner que ce qu'elle a.

Quand le Génie vit que les journaux menaient naturellement leur petit bruit, il se tourna vers d'autres soins.

«Maintenant, s'écria-t-il en frappant son front olympien, il faut que je cherche des interprètes pour mon monument.»

Puis il se tourna vers le directeur du théâtre qu'il honorait de son oeuvre, et lui dit avec une modestie adorable:

«Mon cher, je déroge en venant chez vous, je le sais; mais je suis bon prince, je veux vous protéger; seulement permettez-moi de vous poser une petite condition.

--Laquelle, Génie?

--C'est que je serai le maître de la maison. Vous seriez trop regardant; laissez-moi dégourdir vos petites économies. Je veux trois décorations splendides et quatre séries de costumes tout battants neufs, des barbes qui n'aient jamais servi, et des casques Moyen-Age qui ne soient pas renouvelés des Grecs. Voilà le premier article de mon ultimatum.