«Pour qui me prenez-vous? répliqua-t-il? Des paysans, des gens qui se mêlent de juger, fi donc! Avoir une salle à douze degrés au-dessous de zéro; merci. N'ouvrez pas les bureaux; que tout se passe en famille. Où peut-on être mieux? comme dit la romance.»
Un effet, le public fut congédié, et l'on s'épargna même le petit simulacre d'une distribution exiguë. Dans les cabarets et les estaminets voisins s'organisait l'assemblée brillante qui devait accueillir le chef-d'oeuvre à son entrée dans le monde. C'était une phalange de marchands de chaînes de sûreté et de pastilles du sérail, de proxénètes et de spéculateurs en contre-marques, de bijoutiers en plein vent et de fabricants de métal d'Alger, tous arbitres de choix et nourris de haute littérature. A leurs côtés devaient se grouper les débris de l'art chevelu, ces rares et derniers desservants d'un culte en ruines; puis quelques hommes et femmes du monde, qui sont de toutes les fêtes au même titre que les journalistes et les gardes municipaux. Bref, on devait y voir ce que l'on nomme, en style de feuilleton, l'élite de la société de Paris. Le feuilleton ne se prive jamais de se faire ce petit compliment à lui-même.
Il m'en souvient: nous occupions une loge de face, et Malvina avait fait à l'ouvrage de notre ami la galanterie d'une toilette à l'anglaise. Les femmes appellent cela s'habiller; le mot opposé serait plus juste. Le satin, la dentelle, le bouquet de violette de Parme, rien n'y manquait. Placée en évidence, madame Paturot devait produire un grand effet, et exercer quelque action sur la partie élégante de la salle. Ce drôle de Mitouflet s'en aperçut, et compromit ma femme par un sourire; il semblait, le vil salarié, vouloir s'élever jusqu'à nous ou nous faire descendre jusqu'à lui. Vous êtes des amis de l'auteur, je suis un ami de l'auteur: voilà un lien; touchez là, et travaillons de concert.
En effet, la besogne marcha rondement. Dans le cours des premières scènes, Mitouflet ménagea ses moyens et préluda par le battement contenu. C'était comme une admiration qui s'essayait, et qui, dans un premier essor, se tenait sur ses gardes. Du reste, l'attitude de ces trois cents vendeurs de contre-marques et de chaînes de sûreté était particulièrement édifiante; vous eussiez dit de vrais juges, des êtres pénétrés des beautés de la langue. On les voyait se dilater, s'épanouir, comme s'ils eussent parfaitement compris. Trente d'entre eux ne parlaient que l'allemand. Mitouflet surtout avait une pose homérique: l'oeil fixé sur l'acteur, il épiait la minute précise où l'applaudissement arrive à point, et l'arrêtait quand il pouvait nuire.
Toutes les nuances que notre ami le Génie avait indiquées, Mitouflet les saisit, les fit valoir, les développa. Du battement contenu, il passa par les variétés du battement expansif, pour arriver au trépignement. Au dernier acte, cet enthousiasme littéraire ne connut plus de frein: la légion romaine souleva les banquettes et s'en fit des instruments d'admiration. Ceux qui ne parlaient que l'allemand éclataient surtout en transports extraordinaires. La voix de la conscience ne les troublait pas dans l'expression de leur ravissement; peut-être même avaient-ils cru retrouver dans certaines parties de l'ouvrage un souvenir de l'idiome natal.
En présence de cette ovation tumultueuse, Malvina ne se prodigua point; elle vit que notre ami le Génie pouvait marcher seul, et que son affaire était montée de main de maître. Avec une salle ainsi composée, l'ouvrage devait aller aux nues; il y alla et même au plus haut; le difficile était de l'y soutenir. Voilà où se trouvait le revers de la médaille. Les marchands de contre-marques passent, et les pièces ne restent pas. Mais notre ami le Génie se consolait aisément de ces petites disgrâces. Pourquoi se serait-il désespéré? Ne lui restait-il pas la confiance de sa force et l'estime de Mitouflet?
Paris au bord de l'eau,
I.
Le jour commence à poindre; les brouillards se replient à l'horizon, le dôme du Panthéon, les tours jumelles de Notre-Dame, se détachent sur l'azur du ciel; les lions du Jardin-des-Plantes font entendre leurs rugissements, les chants des lavandières leur répondent sur l'autre bord. Les hommes et les animaux saluent l'aurore à leur manière. Les premiers rayons du soleil se jouent dans les eaux; la brise est douce, le ciel est pur; il est temps de commencer mon lointain voyage depuis le pont d'Austerlitz jusqu'au pont d'Iéna. Je me suis donné à moi-même la mission d'explorer les rives peu connues de la Seine et de décrire les populations qui les habitent. C'est une excursion curieuse, et n'offrant que le danger de lire quelques articles rapides comme le courant qui les entraîne.
Regardez sur les deux rives comme partout règnent le mouvement et le travail. Un énorme train de bois va passer sous le pont d'Austerlitz; quatre vigoureux compagnons, armés de longues perches, font mouvoir le radeau et le maintiennent contre les périls du courant. A coup sûr, si nous étions en Italie, les mariniers adresseraient une prière à la Madone avant de s'engager sous l'arche au pied de laquelle le flot tourbillonne; mais nous sommes à Paris, et l'équipage se borne à entonner une chanson en redoublant d'efforts. Encore quelques minutes, et le train sera amarré à côté de cinq ou six autres qui ont fait la même route et couru les mêmes dangers. Des ouvriers, nus jusqu'à la ceinture, dépècent ces radeaux éphémères et transportent sur le rivage les bûches qui s'amoncellent ensuite dans les chantiers. Rude labeur que rien n'interrompt, ni les chaleurs de l'été, ni les froids précoces de l'automne, jusqu'à ce que la capitale ait la quantité de bois nécessaire pour se chauffer pendant une année. C'est ici le cas d'entrer un moment dans la statistique. Il n'y a pas de voyage sans cela. Environ quatre mille cinq cents trains descendent annuellement la Seine. Chacun de ces trains se compose de dix-huit coupons formant un décastère, ce qui fait quatre-vingt-un mille décastères ou huit cent dix mille stères. Un stère égale une demi-voie ou un mètre cube. La consommation de Paris est donc de quatre cent cinq mille voies ou huit cent dix mille mètres cubes que nous amène la rivière. Ici c'est l'eau qui alimente le feu.