En 1630, des flibustiers formèrent un établissement, sur la partie septentrionale d'Haïti, que les Espagnols avaient abandonnée. Chassés à diverses reprises, ils revinrent avec des forces nouvelles; la France les protégea, leur fit reconnaître sa suzeraineté et leur donna, en 1664, un gouverneur. Dès lors les créoles, abandonnés par leur métropole, furent obligés de céder une partie de l'île. En 1689, l'Espagne régularisa cette cession dans le traité de Ryswick. D'abord, la France envoya dans sa nouvelle colonie tous les individus dont elle désirait se débarrasser. Mais bientôt la traite des nègres s'établit d'une manière régulière; la métropole encouragea, favorisa même cet infâme trafic, et, au moyen de ces nombreux travailleurs, Saint-Domingue marcha dans une voie de prospérité progressive. En 1789, on n'y comptait pas moins de 700.000 esclaves possédés par environ 28.000 mulâtres libres, et 40.000 blancs.

Boyer, président de la république d'Haïti.

Cependant le temps approchait où les esclaves allaient recouvrer leur liberté et se venger de leurs oppresseurs. Quand la Révolution française éclata, le coutre-coup s'en fit sentir aux Antilles. A cette époque, trois partis étaient en présence à Saint-Domingue: les grands propriétaires, qui voulaient l'indépendance de l'île: les petits blancs, qui cherchaient à renverser les privilèges des riches; les mulâtres, qui songeaient à s'affranchir de la tyrannie des uns et des autres. Les esclaves n'osaient pas même désirer leur affranchissement. Mais les querelles de leurs maîtres, les luttes des blancs et des mulâtres, leur leur fit concevoir enfin des espérances qui ne devaient pas tarder à se réaliser. Le 23 août 1791, ils se révoltèrent pour la première fois. Douze ans après, vainqueurs des Anglais, qui voulaient s'emparer de cette île, et des français qui faisaient les plus grands efforts pour la conserver, ils se proclamèrent les seuls maîtres de Saint-Domingue, à laquelle ils avaient donné son ancien nom d'Haïti.

Un moment ils faillirent retomber sous la domination française. Le brave Toussaint-Louverture, l'auteur principal de cette révolution, le libérateur, le chef, le père des noirs, victime d'une odieuse trahison, mourut, dans le Jura, au fort de Joux, où Napoléon l'avait fait enfermer. Mais ses généraux le vengèrent. Le 30 novembre 1803, les derniers débris de l'expédition française se virent obligés d'évacuer la ville du Cap la seule place qui leur restât alors, et de se livrer à la merci des Anglais. Le 1er janvier de l'année suivante, des généraux et des officiers de l'armée noire, réunis en convention au nombre de quarante, prononcèrent l'acte d'indépendance d'Haïti, «en jurant à la postérité et à l'univers entier de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.» A cette époque, la population totale de l'île était réduite à 400,000 habitants. En quatorze ans la guerre avait dévoré 500,000 victimes.

Le 8 octobre 1804, Dessalines, le général en chef de l'armée victorieuse, le successeur de l'infortuné Toussaint-Louverture, fut proclamé empereur, sous les nom de Jacques 1er, et six mois après (28 mai 1803) une convention de généraux publia la constitution de l'empire d'Haïti (révisée depuis en 1816).

Dessalines exerça son autorité d'une manière arbitraire; aussi ne régna-t-il que deux années. Le 17 octobre 1809, il périssait assassiné, et son rival Christophe lui succédait, avec le titre de chef du gouvernement d'Haïti. Sa puissance ne fut toutefois bien établie que dans le nord de l'île. Un mulâtre, nommé Pétion, commandant du Port-au-Prince, se refusa à reconnaître le nouveau titulaire, et, pendant cinq années, les deux compétiteurs se disputèrent l'autorité suprême sans parvenir à se vaincre. Enfin, de guerre lasse, ils mirent bas les armes, Christophe se couronna roi, sous le nom de Henri 1er; Pétion se fit nommer président, et ces deux souverains s'occupèrent dès lors à rétablir l'ordre et la prospérité, l'un, dans son royaume, l'autre, dans sa république.

A sa mort le président Pétion eut pour successeur (en 1818) le général Jean-Pierre Boyer, mulâtre qui n'avait joué qu'un rôle secondaire dans la révolution; et, lorsqu'en 1820 le roi Christophe se fit (âgé de 74 ans) sauter la cervelle, afin de ne pas tomber vivant entre les mains de ses soldats révoltes, Boyer resta seul possesseur du trône présidentiel. Deux années plus tard un coup de main lui livra la partie de l'île qui appartenait encore aux Espagnols. A partir du 28 janvier 1822 l'étendard bleu et rouge de la république une et indivisible flotta sur l'île entière. Il n'exista plus à Haïti qu'un seul gouvernement et qu'une seule constitution. Enfin, en 1825, la France abandonna solennellement toutes ses prétentions à la souveraineté de son ancienne colonie moyennant une indemnité de 150 millions de francs, payables en cinq termes égaux. Dès lors, Haïti entra au nombre des nations civilisées reconnues..

Le président Boyer règne donc depuis 1818 sur Haïti. Qu'a-t-il fait de cette île si fertile et si belle pendant ces vingt-cinq années? Pour connaître la triste vérité, il faut lire le second volume de l'ouvrage remarquable que vient de publier M. Victor Schoelcher (Colonies étrangères et Haïti). Ce courageux et infatigable abolitionniste a visité Haïti en 1841 et il en trace une peinture effrayante; il nous montre ces villes détruites, inhabitées, encombrées de matières corrompues; l'esprit public anéanti; la banqueroute imminente, les moeurs se corrompant de plus en plus... Et tous ces maux, M Schoelcher les attribue au gouvernement du président Boyer «Le gouvernement de Boyer, dit-il, est quelque chose de bien plus infâme qu'un gouvernement de violence et de compression. Il n'est pas arrivé au despotisme en brisant les membres du corps populaire, mais en l'affaiblissant; il ne tue pas, il énerve.