«Une nuit, sur le coup d'une heure, voilà qu'on heurte, on sonne, on fait un étrange vacarme à notre porte. Le portier surpris se lève. «Eh vite! eh vite! monsieur un tel se meurt! il a été pris d'un mal subit et inconnu; il demande son confesseur, le père Dominique.» On court éveiller le père Dominique. Tandis qu'il s'habille, dom Sulzer, qui était comme son famulus, court à la sacristie chercher le viatique et les saintes huiles. Mais notez bien qu'il les garda sur lui, non pas avec intention, mais par hasard, ou plutôt par l'ordre secret de la Providence. Le père Dominique ne prit que son bréviaire sous le bras et son bâton à la main. Ils se mettent en route tout seuls; les domestiques étaient retournés près de leur maître, sachant bien que le père Dominique n'avait pas besoin de guide pour trouver la maison. C'était au milieu de l'automne, pendant la pleine lune; la nuit était douce et claire, et l'on distinguait très-loin dans la campagne, car il faisait blanc comme de jour. Ils suivaient côte à côte un chemin bordé de haies. Quand je dis qu'ils étaient seuls, je ne compte pas un jeune chien élevé par dom Sulzer, qui les suivait, et qui tout à coup se mit à hurler d'une façon lamentable. Après avoir inutilement essayé de le faire taire, ils prirent le parti de le laisser pleurer. Trente pas plus loin, le chien se tut de lui-même et se blottit dans un buisson. «Diable soit de la bête! dit le père Dominique impatienté. Il va nous retarder. Laisse-le!» Comme il achevait ces paroles, ils virent devant eux, plantée au milieu du chemin, la figure de celui qu'ils croyaient agonisant dans son lit. «Où allez-vous? leur demanda-t-il d'une voix grave.--On est venu nous dire que vous étiez à toute extrémité. J'allais vous confesser et vous donner l'extrême-onction.--N'allez pas plus loin! Je suis mort! La justice de Dieu m'a surpris dans l'impénitence finale: je suis damné! damné pour avoir différé ma conversion; damné à cause de votre faiblesse coupable et de votre lâche indulgence. C'est vous qui m'avez précipité dans une éternité de douleurs. Vous qui êtes l'auteur de ma misère, il est juste que vous la partagiez. Venez donc!» En parlant ainsi, le mort allongea le bras et toucha l'épaule du père Dominique. Au même instant, sans bruit, sans secousse, ils disparurent tous deux, comme une fumée qui s'évanouit en l'air!... Dom Sulzer revint à l'abbaye. Il fut trois mois malade de la terreur qu'il avait éprouvée. On croyait qu'il succomberait; il guérit cependant; mais personne, depuis cette époque, ne l'a jamais vu rire.
«Et savez-vous la place exacte où s'est accompli ce miracle? C'est celle où nous sommes assis. Retournez-vous: voilà, sur notre tête, la croix qui a été élevée en commémoration. On l'appelle la croix; du damné!»
F. G.
(La suite à un prochain numéro.)
Le Commissaire-Priseur.
On trouve dans les poètes antiques vingt-quatre manières différentes de représenter le Destin. Je viens d'en inventer une vingt-cinquième. Mon intention n'est pas de demander un brevet.
Suivant moi, qui ne suis ni un poète antique, ni un poète moderne, le Destin porte un habit noir, une cravate blanche, des breloques et pas de sous-pieds. Le Destin a du ventre et une voix de basse-taille; il flotte entre trente et soixante ans; il prise dans une tabatière qui peut être en or, mais qui n'est jamais en buis, et il porte à la main un marteau, emblème de sa puissance.
Le Destin, selon moi, est un commissaire-priseur. J'ai vu bien des gens suspendus à ses lèvres comme à celles d'un oracle, attendre avec une impatience fiévreuse le premier mot, ou plutôt le dernier mot qui allait sortir de sa bouche. Je conçois l'orgueil du commissaire-priseur; il y a des moments où il peut se croire dieu.
J'ai vu adjuger ces jours derniers une statue d'une célébrité européenne. Le combat a duré longtemps. A la fin, deux athlètes restaient seuls sur le turf artistique; tous deux vigoureux, tous deux décidés à vaincre ou à mourir. Trente! trente-cinq! quarante! cinquante mille francs! Les bottes sont vigoureuses, l'attitude des combattants pleine de fermeté; mais voici que les forces baissent, les assaillants ne se portent plus que des coups de mille, deux mille, trois mille francs de plus! Dans ce moment suprême, à qui le sort accorde-t-il la victoire? Sur quelle somme le Destin frappera-t-elle le fatal coup de marteau? Demandez-le au commissaire-priseur.
Je suppose que deux nations se disputent un chef-d'oeuvre, que le roi de Grèce Othon, par exemple, fasse mettre aux enchères les bas-reliefs du Parthénon; le rôle du commissaire-priseur atteint des proportions surhumaines. Il dispense souverainement la gloire à un pays.
Mais ce n'est pas tout encore. On a parlé de l'influence du notaire et du médecin sur la société moderne. Je soutiens que le commissaire-priseur pourrait avoir pour le moins autant d'influence qu'eux. Par l'inventaire, il pénètre dans le coeur des familles; par les secrets de l'ameublement, il devine les secrets du caractère; par la mise à prix, il mesure le degré des sentiments. Comment dérober quelque chose à l'examen d'un homme pour lequel les armoires n'ont pas de tiroirs secrets, qui sait tout ce qui se cache derrière les plus gros in-folio des bibliothèques, qui met la main sur des paquets noués de faveurs roses oubliés au fond d'un guéridon! Le commissaire-priseur sait le prix que vous mettez à vos reliques de famille, au portrait de votre mère, aux bagues de votre femme, à l'épée de votre aïeul. Le commissaire-priseur est un confesseur.