Le jeudi 4 mai 1843 ont eu lieu, à Londres, les obsèques du duc de Sussex, oncle de la reine Victoria, mort le 21 avril dernier, à l'âge de soixante-onze ans. Ce prince a eu une existence si honorable, sa mort a excité des regrets si universels que nous avons cru devoir emprunter aux journaux anglais la courte biographie qui va suivre. De semblables exemples sont rares, aussi il est toujours bon et utile de les signaler à la méditation et à la reconnaissance publiques Le duc de Sussex ne s'est illustré par aucune action d'éclat: il n'a rendu aucun service importants à son pays; il n'était après tout qu'un homme ordinaire: mais aussi il n'a jamais recherché la puissance, il ne s'est servi de sa fortune que pour faire le bien, il a constamment méprisé, sans affectation, toutes les distinctions de la naissance et de la richesse. Issu d'une famille royale, il a aimé le peuple d'une affection sincère, enfin, il est toujours resté fidèle à sa conscience. Ne sont-ce pas là des qualités qui méritent un honorable souvenir?
Le duc de Sussex, le sixième fils de George III et de la reine Charlotte, était né à Buckingham-House, le mercredi 27 janvier 1775. Ses frères, les ducs d'York, de Kent, de Cumherland et de Cambridge, adoptèrent la profession des armes. Le duc de Clarence se fit marin. Seul de tous les membres de la famille, le duc de Sussex s'adonna exclusivement, pendant sa jeunesse, à l'étude de» arts et de la littérature --Envoyé en Allemagne, avec ses frères Ernest et Adolphe, il devint un des meilleurs élèves de l'université de Gottingue, fondée par Georges II en 1734; puis il alla achever son éducation à Rome, les troubles de tout genre uni avaient suivi la révolution de 1789 ne lui ayant pas permis de visiter la France et Paris.
Le prince Auguste-Frédéric, ainsi s'appelait le futur duc de Sussex passa donc à Rome les années 1792 et 1793. Parmi les Anglais qui résidaient à cette époque dans la métropole du monde chrétien, se trouvaient le comte et la comtesse de Dunmore et leur seconde fille, lady Augusta Murray. Les charmes et l'amabilité de lady Angusta Murray produisirent une impression si vive sur le prince Auguste, que, malgré la différence d'âge (lady Augusta Murray avait trois ans de plus que le prince Auguste), malgré les dispositions prohibitives du royal marriage act, qui défend aux descendants de George II de se marier avant l'âge de vingt-cinq ans sans le consentement du roi régnant, malgré la sévérité bien connue de son père, le fils de George III se décida à épouser la fille du comte de Dunmore. Il avait alors vingt-un ans. Le mariage fut célébré à Rome, le 4 avril 1793, par un prêtre de l'église d'Angleterre. L'année suivante, la princesse Augusta donna le jour à un enfant du sexe masculin, qui est aujourd'hui le colonel sir A. d'Este.
Dès que la nouvelle de cette union fut parvenue, en Angleterre, le gouvernement se hâta de la faire déclarer nulle par les tribunaux ecclésiastiques, en vertu du royal marriage act; mais le prince Auguste persista à soutenir sa validité; il traita toujours lady Augusta comme sa femme, et son fils comme un enfant légitime, leur donnant en toute occasion les titres de princesse et de prince. Toutes ses protestations furent inutiles. Seulement, en 1806, lady Augusta reçut du roi l'autorisation de prendre le nom de comtesse d'Ameland. Elle habita pendant plusieurs années une maison de campagne située près de Ramsgate, et jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 5 mars 1830, les habitants des villages voisins continuèrent à l'appeler «la duchesse de Sussex.»
Le prince Auguste résida encore longtemps sur le continent. Il fit un assez long séjour en Suisse, passa deux années entières à Berlin, visita Lisbonne, et ne revint définitivement en Angleterre qu'en 1801. Le 21 novembre de cette année, il fut élevé à la pairie, créé duc de Sussex, comte d'Inverness et baron d'Arklow. A peine admis dans la chambre des lords, il s'y fit remarquer par son opposition franche et vigoureuse, au ministère tory, par son libéralisme intelligent, et sinon par son éloquence, du moins par l'élégante facilité avec laquelle il savait s'exprimer en public. Aussi eut-il bientôt acquis dans le Parlement une influence qu'aucun membre de la famille royale n'avait jamais possédée. Quand George III perdit complètement l'usage de sa raison, quand le prince de Galles, devenu régent, eut trahi honteusement ses anciens amis, le duc de Sussex ne suivit pas l'exemple de son frère. Il resta fidèle à ses opinions; car il les avait adoptées par conviction, et non par ambition personnelle, et jusqu'à sa mort il se montra un des défenseurs les plus sincères et les plus dévoués des droits et des libertés de la nation. On ne put lui reprocher d'avoir jamais cherché à se rendre populaire, pour exploiter à son profit sa popularité. Ce n'était pas un motif égoïste qui le faisait agir ou parler; mais uniquement le sentiment de son devoir, l'amour du bien public, la haine de l'injustice. Aussi se mit-il rarement en avant. «Je ne prends la parole dans cette Chambre, disait-il dans son discours sur le bill de réforme, que lorsque de grandes questions constitutionnelles y sont discutées, que lorsqu'il s'agit des droits et des libellés de l'Angleterre. Alors je regarde comme un devoir pour moi de venir occuper ma place, d'exprimer mon opinion, et de donner mon vote consciencieux.
«Je connais le peuple mieux qu'aucun de vous, continuait-il en s'adressant à ses collègues. Ma position, mes habitudes, mes relations avec un grand nombre d'institutions charitables et utiles, et d'autres circonstances qu'il est inutile d'énumérer ici, me mettent journellement en rapport avec des individus de tous les rangs. Permettez-moi donc de vous apprendre quelles sont les habitudes et les récréations du peuple. Vous parlerai-je des ouvriers de Nottingham, par exemple? Ce que je vais vous dire, vous l'ignorez sans doute... Les ouvriers de Nottingham possèdent une bibliothèque qui ferait honneur à un lord. Le choix de leurs livres prouve qu'ils ont un aussi bon jugement que vos excellences. Et s'ils sont aussi sensés, aussi intelligents que vous, pourquoi ne jouiraient-ils pas des mêmes droits?--Personne ne respecte plus que moi les privilèges du rang; mais, permettez-moi de vous le dire, l'éducation ennoblit l'homme plus que toute autre chose, et quand je vois le peuple s'instruire et s'enrichir, je serais curieux de savoir pourquoi il ne lui serait pas donné de s'élever d'un ou de plusieurs degrés sur l'échelle sociale... J'ai toujours été partisan de la réforme, et tant que la constitution ne sera pas réformée, je resterai un réformateur.»
Sans doute ce ne sont là que des lieux-communs un peu vieux, et le reste du discours auquel nous les empruntons contient des passages moins estimables; mais, qu'on ne l'oublie pas, l'orateur qui tenait un pareil langage était le frère de George IV, et il parlait à l'aristocratie anglaise. D'ailleurs, le duc de Sussex ne défendit pas seulement dans ses discours au Parlement la cause de la réforme, il réclama tour à tour l'abrogation des lois céréales, la liberté religieuse, la réforme du code pénal, etc., et une foule d'autres mesures non moins importantes, etc.--En 1792, lorsque le jugement et l'exécution de Louis XVI eurent réduit à quarante-cinq le nombre des partisans de Fox, il n'abandonna pas ce grand homme d'état. Enfin, après la bataille de Waterloo, il protesta dans les journaux de la chambre des lords contre la captivité de Napoléon.
Toutefois, malgré sa grande popularité, le Parlement ne fut pas le théâtre où le duc de Sussex joua le rôle le plus noble et le plus utile. Chez lui, le philanthrope l'emporte de beaucoup sur l'homme politique Pour l'apprécier à sa juste valeur, il fallait le voir dans une de ces réunions charitables qu'il présidait avec tant de complaisance, de tact et d'esprit. Pendant quarante années il plaida la cause du pauvre, de la veuve et de l'orphelin. Il prêcha la charité et il fit de nombreux prosélytes; car il était éloquent et il joignait toujours l'exemple à la leçon...
Le duc de Sussex fut, en outre, durant toute sa vie, un protecteur zélé et intelligent des artistes et des gens de lettres. Il possédait des connaissances variées et un goût parfait; la belle bibliothèque qu'il avait formée au palais de Kensington en fournirait au besoin une preuve suffisante. Cette bibliothèque se composait de 50.000 volumes; elle comprenait toutes les branches des sciences humaines et des manuscrits précieux, mais elle était surtout riche en ouvrages théologiques. En 1816, le duc de Sussex avait été nommé président de la Société des Arts. En 1830, il fut élevé à la présidence de la Société Royale, et chaque année, depuis cette époque, il réunit dans ses salons de Kensington l'élite des savants, des artistes et des littérateurs de l'Angleterre, tous les membres des diverses sociétés scientifiques de Londres. En 1839 il donna sa démission, parce que ces soirées lui occasionnaient des dépenses hors de proportion avec ses revenus.
Le duc de Sussex devait violer deux fois dans sa vie les dispositions du royal marriage act. Après la mort de sa première femme, il conçut un vif attachement pour la veuve de sir George Buggin, qui avait obtenu du roi l'autorisation de prendre le nom d'Underwood. On assure qu'ils se marièrent en secret. Quoi qu'il en soit, lady Cecilia Underwood fut admise dans la plus haute société, et dès lors elle accompagna le duc partout on il allait. En 1840 la reine Victoria l'éleva à la pairie et lui conféra le titre de duchesse d'Inverness. A cette occasion, elle reçut de nombreuses visites de félicitations, et on remarqua que les visiteurs la traitèrent comme un membre de la famille royale. Ils ne lui laissèrent pas leurs cartes, mais ils inscrivirent eux-mêmes leurs noms sur un registre.