«Nous avons été effrayé, dit M. Blanquet, de la lenteur des opérations pour obtenir le sucre par la cristallisation lente, et de l'apparence toute particulière qu'il présentait après le pressurage, qui est une des conditions nécessaires de ce mode de production. La quantité de cristallisation nécessaire pour une grande fabrication, l'immensité des locaux destinés à les recevoir, le séjour prolongé des cristallisoirs dans les étuves, le broiement et le pressurage des cristaux péniblement obtenus; toutes ces considérations nous ont fait rechercher avec soin quelles étaient les causes qui, dans l'esprit du plus grand nombre des fabricants, déterminaient une préférence prononcée pour ce genre de fabrication, à l'exclusion du mode bien moins embarrassant de la cristallisation par la cuite. Nous avons trouvé que la cuite, plus simple dans l'exécution, était effectivement une opération plus délicate, et qui exigeait une précision de laquelle on ne pouvait s'écarter sans dommages notables; mais, en revanche, nous avons trouvé aussi que le sucre obtenu de cette manière avait précisément le même aspect que les moscouades ordinaires livrées au commerce par les colonies. Nous avons alors examiné quelle influence pouvait exercer sur les moscouades obtenues par ces deux procédés les agents de défécation indiqués pour chacun d'eux. Nous avons vu que l'acide sulphurique était employé simultanément avec la chaux dans la défécation, pour la cristallisation lente, et que la chaux seulement était employée pour la défécation dans le procédé à la cuite. Des considérations théoriques se présentant en grand nombre pour proscrire l'acide de la fabrication du sucre, nous avons suivi le sucre obtenu par la cristallisation lente dans les ateliers du raffineur, et là, nous avons vu que ce sucre travaillé pour faire les candis produisait au lieu de mailles à faces bien prononcées, des candis appelés vulgairement candis tremblés, c'est-à-dire dont la cristallisation est confuse au lieu d'être nette et détachée. Nous avons entendu des raffineurs se plaindre de ce que les suites, après la première cristallisation, étaient moins riches qu'elles n'auraient dû être, par rapport à la nuance de la moscouade. Ces observations étant parfaitement d'accord avec les données théoriques, nous avons opté pour l'autre mode de travail, en nous proposant le problème d'atténuer autant qu'il serait en nous les difficultés de la cuite.»
Ces explications, empruntées aux hommes les plus compétents, permettront facilement au lecteur de suivre sur le dessin que nous lui donnons, et qui représente la sucrerie de Château-Frayé, près Villeneuve-Saint-Georges, appartenant à Chaper, les diverses phases de la fabrication.
Les betteraves, arrivées dans la cour de l'établissement, sont d'abord posées sur un petit pont à bascule, puis arrivent dans un magasin contigu au lavoir, dans lequel elles sont déposées par des enfants dont le salaire est de 1 fr. par jour. Du lavoir elles passent dans le coupe-racine ou râpe, mu par un manège qui les découpe en tranches de 2 millimètres d'épaisseur, et les rejette dans un bac à sec dans lequel se trouve un filet ou poche de toile; cette poche reçoit les tranches et, au moyen d'un treuil, les transporte d'abord dans les chaudières d'amortissement chauffées au moyen de la vapeur, et successivement dans six chaudières de macération à froid, où elles déposent leur jus jusqu'à ce qu'il ait atteint une densité de 7 degrés.
Ainsi qu'on a déjà pu le remarquer, le procédé employé à Château-Frayé est celui de la cuite; on n'y emploie point l'acide sulfurique, et le pressurage, au lieu de s'opérer par la presse hydraulique, s'obtient par les chaudières d'amortissement et de macération. Quand le jus est arrivé à la densité voulue, on opère alors la défécation au moyen d'un lait de chaux; vient ensuite l'évaporation. Le jus ainsi déféqué est, au moyen d'un système de tuyaux de refoulement, renvoyé dans des bacs de dépôt d'où il passe dans des filtres sur le noir animal en grain qui a la propriété d'absorber la chaux et de colorer et dégraisser le jus. Cette opération a pour but de clarifier le jus. Il ne reste plus alors qu'à opérer la cristallisation. On y parvient de la manière suivante: après le premier passage sur le noir, on évapore à 22 degrés, on passe une seconde fois sur le noir pour que la clarification soit entière, et l'on cuit dans une chaudière dans le vide, toujours au moyen de la vapeur.
Après la cuisson, le sirop est reçu dans des rafraîchissoirs, et, sans qu'il soit besoin de le décanter, on le coule dans des formes, où sa cristallisation s'opère en douze heures. La mélasse s'écoule entre les cristaux, et laisse au fond des formes un résidu qui, vendu aux distillateurs, produit des esprits qui, livrés au commerce, sont mêlés aux 3/6 obtenus du raisin.
L'arrachement et la conservation des betteraves constituent une des principales difficultés de l'industrie sucrière. Les plus grandes précautions sont nécessaires pour empêcher la gelée ou la pourriture de les attaquer, et dans certaines usines, c'est la seule cause qui ait mit des bornes à l'extension de la fabrication. Frappé de ces inconvénients, Schützenbach entreprit de dessécher la betterave et de la réduire en une poudre qui pouvait alors non-seulement se conserver indéfiniment, mais encore se transporter au loin sans beaucoup de frais et sans altération. Le succès semblait, dès le principe, devoir couronner cette tentative; 100 de betteraves qui, par les anciens procédés, ne donnaient, après la macération, que 5 à 6 au plus, ont rendu 7, 8 et quelquefois davantage par le procédé Schützenbach. Toutefois, si nous en croyons certaines personnes bien informées, ce succès n'aurait pas été de longue durée. Un cessionnaire des procédés de Schützenbach en France, le propriétaire de la Sucrerie de Vigneux aurait été obligé de renoncer, après des pertes considérables, à ce procédé de fabrication, et lui-même, malgré tous les soins qu'il devait naturellement apporter dans l'emploi de la méthode dont il était l'inventeur, aurait été forcé de fermer l'usine qu'il avait élevée à Carlsruhe. Quoi qu'il en soit, l'attention des savants s'est alors éveillée; l'on a cherché si le procédé Schützenbach, applicable à la dessiccation de la canne, ne produirait pas des effets analogues. Les résultats, quoique conformes dans la théorie à ceux qu'on avait reconnus dans le traitement de la betterave, ont laissé beaucoup à désirer dans la pratique.
On conçoit cependant de quelle importance serait pour nos Antilles et nos possessions à sucre l'application de ce procédé nouveau, si les colons toutefois, sortis de la position précaire où les place depuis si longtemps notre régime économique, étaient en état de faire des avances nécessaires à toute industrie qui veut se transformer avec avantage; car de deux choses l'une, ou les colons cultiveraient en cannes une moins grande quantité de terres et laisseraient le reste à d'autre cultures productives, ou bien ils en cultiveraient autant, et exporteraient ainsi une plus grande quantité qu'ils ne le font aujourd'hui. Comme ces sucres seraient obtenus avec moins de perte, par conséquent à plus bas prix, leur placement serait plus facile sur le marché de la métropole, à laquelle les colonies demanderaient dès lors une plus grande masse de produits industriels. Ces sucres, obtenus ainsi à moins de frais, tout en laissant aux colons un bénéfice raisonnable, permettraient d'abaisser dans une proportion plus considérable la surtaxe qui grève les sucres étrangers, et, en facilitant ainsi nos échanges avec des pays éloignés, donneraient de nouveaux débouchés à notre commerce extérieur, de nouveaux éléments de prospérité à notre navigation lointaine.
Nous ne parlons pas ici des autres végétaux qui contiennent en eux le principe saccharin, et pourraient facilement être convertis en sucre, tels que le mais, le melon, la citrouille. Nous ne dirons rien non plus du sucre de l'érable. Nous nous contenterons de quelques mots sur le sucre de pomme de terre ou de fécule, dont la fabrication a pris depuis quelque temps une extension considérable pour que l'on évalue de 4 à 5 millions de kilog. la production de 1842. Ce sucre s'obtient par le traitement des fécules, mais on n'a pu lui donner la consistance des autres sucres. Aussi est-il principalement livré aux distillateurs et aux épiciers, qui l'emploient surtout dans la confection des liqueurs, des confitures et autres préparations analogues. La pharmacie peut aussi s'en servir pour édulcorer des breuvages ou des potions. Quant aux sucres produits par les végétaux que nous avons cités plus haut, ils n'ont donné que des essais, mais il n'en est pas entré dans la consommation. Nous ne devons donc point nous en occuper.
Caricatures par Bertal.
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M. Bertal est un jeune artiste qui doit, je ne dirai pas donner de
brillantes espérances, mais inspirer des craintes sérieuses à ses
concitoyens; car il se moque impitoyablement de tout: hommes, bêtes ou
choses. Ce redoutable critique n'écrit pas, il dessine; mais ses
victimes n'en sont que plus à plaindre; il les fait si ressemblantes,
qu'il leur est impossible de ne pas se reconnaître. Malheur aux
ridicules que rencontre M. Bertal! ils sont aussitôt signalés à la risée
publique.--Souvent même,--comment peut-on avoir un semblable
courage?--le cruel jeune homme,--cet âge est sans pitié,--nous fait rire
malgré nous aux dépens des individus les plus inoffensifs et les moins
comiques qui se puissent voir.
Quelquefois, mais rarement, il se contente de nous représenter, d'après
nature, un père de famille lisant, pendant sa promenade, un délicieux
numéro de l'Illustration,
et contemplant la machine aérienne de M. Henson, qui transporte rapidement de Paris à Saint-Cloud une cargaison de touristes; mais bientôt le naturel reprend le dessus, et M. Bertal est sans pitié: nous n'oserions ajouter sans remords. N'a-t-il donc jamais pris plaisir à entendre Duprez chanter son bel air: Asile héréditaire, qu'il nous le montre courant à perdre haleine après son ut de poitrine? Si ressemblantes qu'elles paraissent, mademoiselle Rachel et mademoiselle Georges ne sont réellement ni aussi maigres, ni aussi grasses que ces deux caricatures: |
Que M. Bertal se moque de certains tableaux exposés au Salon, je le lui pardonne,--surtout lorsqu'il nous représente une vue de la Hougue (effet de nuit), par M. Jean-Louis Petit (n° 958). ou Napoléon en raccourci, par M. J.-B. Mauzaisse (n° 844), et le portrait de madame la marquise de......., par Lehmann. Les Buses-Graves, je les lui abandonne encore; car ces infortunés vieillards, au lieu de se retirer dans leur burg, persistent à se faire siffler jusqu'à la 40e représentation par un auditoire de moins en moins géant. Mais est-il juste de traiter avec la même sévérité que ces vieillards stupides, la noble et chaste Lucrèce et la pâle Judith?--La caricature, me répondra M. Bertal, a le droit de se moquer de tout, du laid, du beau et du médiocre. Heureusement pour lui nous n'avons pas le temps de discuter,--et nous reconnaissons, après tout, que notre critique a fait des charges fort spirituelles des plus belles scènes de la remarquable tragédie de M. Ponsard. Voyez Valére et Brute causant politique: Lucrèce racontant son songe à sa nourrice, pendant |
que celle-ci, qui possède la clef des songes, lui tire les cartes à l'instar de mademoiselle Lenormand, et qu'une jeune esclave joue un air varié sur un instrument fort peu éolien Sextus faisant une déclaration d'amour à Lucrèce et la grande scène finale, que nos lecteurs trouveront à la 7e page de cette livraison: M. Bertal a été moins bien inspiré par Judith que par Lucrèce. Cependant, nous avons remarqué dans son feuilleton la scène où la veuve Manassé fait mettre à genoux Mindus. Achion et Crioch: et son repas de noce avec Holopherne. Terminons cet examen critique des Omnibus comme un numéro de l'Illustration.--par une gravure de mode qui nous donne des échantillons de nos costumes les plus élégants. |