La Russie en 1839, par le marquis Custine; 4 vol in-8.--Paris, 1843. Amyot 30 francs.

Beaucoup d'esprit, trop d'esprit, les réflexions tour à tour justes et fausses, souvent prétentieuses des chapitres entiers écrits avec un style remarquable, des longueurs monotones, des répétitions fastidieuses, des contradictions choquantes, une foule de faits curieux et d'observations pleines de vérité et d'intérêt, de rares éloges, de nombreux et de sévères critiques, tels sont les mérites et les défauts du nouvel ouvrage que vient de publier M. de Custine, et qui a pour titre La Russie en 1839.

M, de Custine assure que, pendant son voyage, il racontait chaque nuit à ses amis absents ses souvenirs de la journée, sans songer au public, ou du moins en ne voyant le public que dans un lointain vaporeux. D'abord il ne voulait pas faire imprimer ses lettres, qui étaient, pour la plupart, de pures confidences. Fatigué d'écrire, mais non de voyager, il comptait cette fois, observer sans méthode et garder ses descriptions pour ses amis: diverses raisons l'ont décidé à tout publier; la principale, c'est qu'il a senti chaque jour ses idées se modifier par l'examen auquel il soumettait une société absolument nouvelle pour lui. Il lui semblait qu'en disant la vérité sur la Russie, il ferait une chose neuve et hardie, «Jusqu'alors, dit-il, la peur et l'Intérêt ont dicté des éloges exagérés; la haine a fait publier des calomnies: je ne crains ni l'un ni l'autre écueil.»

M, de Custine a-t-il toujours évité avec bonheur ces deux danger, qui lui paraissent si peu redoutables? Son imagination ardente lui a-t-elle laissé voir la Russie telle qu'elle est? N'exagère-t-il pas le mal comme le bien? Ce qui nous paraît certain, c'est que, malgré leurs répétitions et leurs contradictions, les trente-six lettres dont se composent ces quatre volumes n'ont pas été entièrement écrites sur les lieux pour des amis. On a moins d'esprit et plus de simplicité, on fait moins de réflexions profondes ou bizarres, on ne termine pas tant de périodes cadencées par des petites phrases ou par des mots à effet lorsqu'on ne voit le public que dans un lointain vaporeux. Personne assurément ne reprochera à M. de Custine d'avoir travaillé son livre avec un soin tout particulier. Le mérite d'un ouvrage quelconque ne dépend jamais du temps que son auteur a mis à le composer. Il vaut mieux employer trois ou quatre années à rédiger ses mots et ses impressions de voyage que de les publier sans les revoir, sans les réunir, sans les proportionner, comme certains écrivains modernes se sont vantés de l'avoir fait. Mais pourquoi ne pas avouer la vérité?

Le 10 juillet 1839, M. de Custine, qui s'était embarque quatre jours auparavant à Travemunde, débarquait à Saint-Pétersbourg; le 26 septembre suivant, il datait sa dernière lettre de Tilsitt. Son voyage n'avait donc duré que deux mois et demi, et pendant ce court espace de temps M. de Custine visita Saint-Pétersbourg, Moscou, et Nijni-Novgorod à l'époque de la foire. Or, à en croire les Russes, il faut passer au moins deux ans en Russie avant de se permettre de juger leur pays, le plus difficile de la terre à définir.

Rien n'est triste comme la nature aux approches de Pétersbourg: à mesure qu'on s'enfonce dans le golfe, la marécageuse Ingrie, qui va toujours s'aplatissant, finit par se réduire à une petite ligne tremblotante tirée entre le ciel et la mer... Cette ligne, c'est la Russie... c'est-à-dire une lande humide, basse, et parsemée à perte de vue de bouleaux qui paraissent pauvres et malheureux. En apercevant ce rivage peu attrayant, le voyageur se rappelle le mot d'un favori de Catherine à l'Impératrice, qui se plaignait des effets du climat de Pétersbourg sur sa santé: «Ce n'est pas la faute du Bon Dieu, Madame, si les hommes se sont obstinés à bâtir la capitale d'un grand empire dans une terre destinée par la nature à servir de patrie aux ours et aux loups.» Heureux encore s'il lui était permis de débarquer sur ce rivage gris et froid, à peine éclairé par un pâle soleil; mais la police et la douane vont venir lui prouver qu'il entre dans l'empire de l'esclavage et de la peur: avant de mettre pied à terre, il lui faudra lutter longtemps encore contre des machines incommodées d'une âme.»

Cette première impression que M. de Custine éprouva en arrivant à Pétersbourg, tout son voyage ne fera que la fortifier et la développer. En Russie, la nature n'existe pas plus que l'homme. On ne peut pas donner le nom de nature à des solitudes sans accidents pittoresques, à des mers aux rivages plats, A des lacs, à des fleuves dont l'eau s'arrête presque au niveau de la terre, à des marécages sans bornes, à des steppes sans végétation, sous un ciel sans lumière. La terre elle-même est devenue complice des caprices de l'homme, qui a tué la liberté pour diviniser l'unité... Elle aussi, elle est partout la même. Quant au peuple, il offre un spectacle non moins attristant; on ne voit partout que des corps sans âmes, et l'on frémit en songeant que pour une si grande multitude de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête; un seul homme dans tout l'empire a le droit de vouloir; il résulte de là que lui seul a la vie propre.

Le surlendemain de son arrivée à Pétersbourg M. de Custine assistait à la célébration du mariage du fils d'Eugène de Beauharnais avec la grande-duchesse Marie, et le même il fut présenté à l'empereur et à l'impératrice. Il trace le portrait suivant de l'empereur:

«L'empereur est plus grand que les hommes ordinaires de la moitié de la tête; sa taille est noble, quoiqu'un peu raide; il a pris des sa jeunesse l'habitude russe de se sangler au-dessus des reins, au point de se faire remonter le ventre dans la poitrine, ce qui a dû produire un gonflement des côtes. Cette difformité volontaire, qui nuit à la liberté des mouvements, diminue l'élégance de la tournure et donne de la gêne à toute la personne... Il a le profil grec, le front haut, mais déprimé en arrière, le nez droit et parfaitement formé, la bouche très belle, le visage noble, ovale, mais un peu long, l'air militaire et plutôt allemand que slave. Sa démarche, ses attitudes sont volontairement imposantes.

«IL s'attend toujours à être regardé; il n'oublie pas un instant qu'on le regarde; même vous diriez qu'il veut être le point de mire de tous les yeux. On lui a trop répété ou trop fait supposer qu'il était beau à voir et bon à montrer aux amis et aux ennemis de la Russie... Il pose incessamment d'où il résulte qu'il n'est jamais naturel, même quand il est sincère. Son visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté toute simple; la plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une autre expression, quoique plus rare, convient peut-être mieux encore à cette belle figure, c'est la solennité; une troisième, c'est la politesse, et dans celle-ci se glissent quelques nuances de grâce qui tempèrent le froid étonnement causé d'abord par les deux autres. Mais, malgré cette grâce, quelque chose nuit à l'influence morale de l'homme, c'est que chacune de ces physionomies qui se succèdent arbitrairement sur la figure est prise on quittée complètement et sans qu'aucune trace de celle qui disparaît ne reste pour modifier l'expression nouvelle. C'est un changement de décoration à vue et que nulle transition ne prépare; on dirait d'un masque qu'on met on qu'on dépose à volonté. Ainsi, le plus grand des maux que souffre la Russie, l'absence de liberté, se peint jusque sur la face de son souverain: il a beaucoup de masques, il n'a pas un visage, Cherchez-vous l'homme, vous trouvez toujours l'empereur.