Le prince Maximilien de Hanau et son auguste soeur devaient arriver le soir même, Les moments étaient précieux.

En attendant, et pour exercer sa cour, le grand-duc donna audience à l'ambassadeur de Biberick.

Le baron Pépinster fut introduit dans la salle du Trône; il avait demandé la permission de présenter sa femme en même temps que ses lettres de créances; on lui avait accordé cette faveur.

A l'aspect du diplomate, les nouveaux courtisans, peu familiers encore avec le décorum, eurent beaucoup de peine à conserver leur gravité. Le baron était un homme de cinquante ans, démesurément grand, curieusement maigre, abondamment poudré, portant bravement la culotte et le bas de soie blanc sur ses jambes de cerf, Une queue longue et mince se balançait sur son dos flexible. Il avait le visage d'un oiseau de proie, de petits yeux ronds, un menton fuyant, et un immense nez en bec de corbin. Il était difficile de le regarder sans rire, surtout lorsqu'on le voyait pour la première fois. Une profusion de broderies étincelait sur son habit vert-pomme. Sa poitrine étant trop étroite pour contenir ses décorations en ligne horizontale, il les avait placées verticalement sur deux colonnes qui descendaient de son cou jusqu'à sa ceinture. Rien ne manquait à cette caricature vivante, qui se dandinait agréablement, le tricorne sous le bras et l'épée au côté.

Mais en revanche, l'épouse de ce singulier personnage, madame la baronne Pépinster, était une jolie petite femme de vingt-cinq ans, toute ronde, à la mine éveillée, à la tournure engageante. Elle avait l'oeil vif, le nez retroussé, le sourire émaillé de perles; les fraîches couleurs de la rose fleurissaient son teint. Sa toilette seule prêtait au ridicule. Pour venir à la cour, la petite baronne avait revêtu ses plus riches atours; elle était pavoisée de rubans, couverte de pierreries et de plumes; mais elle avait beau faire, son plus haut panache s'élevait à peine jusqu'à l'épaule de son sublime mari.

L'entrée du baron et de la baronne, se donnant la main, tous deux fiers, superbes, et marchant à pas comptés, produisit un effet que la description ne saurait rendre. Un sévère coup d'oeil de Balthazard, placé à la droite du grand-duc, arrêta le rire qui allait éclater de toutes parts. Les comédiens se rappelèrent qu'ils étaient gens de cour, et que leur visage devait rester impassible.

Tout entier à son rôle de premier ministre, qu'il prenait au sérieux, Balthazard dressa sur-le-champ ses batteries. Sa pénétration naturelle lui montra le défaut de la cuirasse du diplomate. Il comprit que le baron, vieux et laid, devait être jaloux de sa femme, jeune et vive.

Il ne se trempait pas. Pépinster était jaloux comme un chat-tigre. Marié depuis peu de temps, le long et maigre diplomate n'avait pas osé laisser sa femme seule à Biberick, de peur d'un accident; il ne voulait pas la perdre de vue, comptant sur sa vigilance plus que sur toute autre chose, et il l'avait amenée avec lui à Carlestadt, dans cette orgueilleuse pensée qu'en sa présence le danger disparaîtrait.

Après avoir échangé avec l'ambassadeur quelques paroles de haute politique, Balthazard alla trouver l'aide-de-camp Florival, l'entraîna dans une embrasure de croisée, et lui donna de secrètes instructions. Le brillant jeune-premier passa la main dans ses cheveux, rajusta son splendide dolman de hussard, et s'approcha de la baronne Pépinster. L'ambassadrice répondit gracieusement à son salut, et l'accueillit avec distinction; elle avait déjà remarqué la taille élégante et la figure avantageuse du beau colonel; elle fut bientôt charmée de son esprit et de sa galanterie. Florival ne manquait pas d'imagination, et, de plus, il possédait une foule de mots séduisants et de tirades sentimentales empruntés à son répertoire. Il parla moitié d'inspiration, moitié de mémoire, et il fut favorablement écouté.

La conversation s'était engagée en français, et pour cause.