Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de Palissandre.
Exposé au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur lui-même peut s'en assurer, semble disposé tout exprès pour concentrer le plus de chaleur possible dans un étroit espace, et, telle est même l'intensité de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint à rendre ce petit coin agréable aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dépendaient un peu de sa culotte de peluche, détestait le voisinage du monde, le contact des promeneurs; et, bien qu'il reposât les yeux sans déplaisir sur les troupes d'enfants qui hantent cette contrée, rien ne l'eut autant gêné que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drôles ou quelqu'une de ces fraîches et sémillantes filles au regard moqueur qui présidaient à leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix réunit deux conditions rigoureuses: qu'il fût dans un lieu d'une exposition convenable d'où l'on put voir sans être trop vu, et qu'il offrît une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis, personne ne pût espérer s'asseoir à ses côtés.
O banc privilégié, M. Anspech l'avait enfin trouvé juste à ce point d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles de chèvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfumé de roses et de jasmin. Du soleil jusqu à midi, de la fraîcheur dans le milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc était si étroit, si profondément enfoui entre les feuillages, que M. le major, le plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinué, ne s'y encastrait qu'à grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les méplats du major coïncidaient si parfaitement avec tous les accidents géométriques de cette cachette, que celle-ci pouvait dès lors se comparer à une carapace dont M. le major s'était constitué la tortue, et que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert à une mouche de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter à l'aise les deux autres.
Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues, vers la royale demeure, éblouissante façade derrière laquelle le major devinait des splendeurs où il pénétrait par la pensée et par les souvenirs... La terrasse des Feuillants, où piétinaient les promeneurs, lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mémoire prêtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui de la vie du passé, et c'était ce spectacle, c'était ce soleil, ces fleurs, c'était surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet ensemble de voluptés présentes, liées par le souvenir aux voluptés enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le ci-devant mousquetaire.
Et pourquoi, s'il vous plaît, ce pauvre M. Anspech, qui était gentilhomme après tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il réduit, quarante ans après avoir brillé dans les petits appartements de Versailles, à quêter une place gratuite au soleil, et à fuir les regards indiscrets qui eussent exploré de trop près les mystères de sa culotte de peluche?
Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces événements imprévus, bien que très-naturels et très-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer de l'Opéra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la fenêtre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.
Il arriva donc ce soir-là que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mère, eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir. La conséquence de cet accident fut que le major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette remarquable histoire.
II.
Mademoiselle Guimard ayant laissé tomber son mouchoir, une toile de Hollande ennuagée de matines, un bijou de mouchoir filé par la main des fées, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieffé qui portait la chenille et maniait l'épée comme Fronsac, conçut l'impertinente idée de se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour lors, donnait la main à mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!... Bref, on échangea deux regards et on se salua le plus poliment du monde, mais le lendemain on alla se couper la gorge.
Dès le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de la façon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre à la porte Maillot, où était le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs en or dans son carrosse pour passer à l'étranger et y attendre que la famille de Palissandre fut consolée de la mort du chevalier; car il faut savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dégagement en tierce dont il était sûr, et que, dans son idée, M. de Palissandre était on ne peut plus mort.