BAINS DE BOULOGNE.
Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers, bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance, remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au veau d'or?
Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port, le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin, que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu, et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si dissemblables, peuvent porter la devise: Si vieillesse pouvait, si jeunesse savait: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne sait que quand elle vieillit.
Les Bains de Dieppe.
Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de pilastres ioniques.
La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans que les femmes aient à craindre les regards indiscrets.
Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer, c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de la Liane, ou la route nommée la Verte-Voie, soit qu'on aille visiter les carrières et les usines de Marquise et de Perques. Bien de plus pittoresque que les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte, rien de plus gracieux que les vallées du Denaire et du Souverain-Moulin.
Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la colonne, le château du Pont de Briques, ancien quartier-général de Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles pour soutenir son nom!...