Tel était pour lors l'état moral de M. le major Anspech.
Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses pensées. --et comment dire à quelles pulsations bondissantes son coeur était alors livré,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret promeneur!... Et plus, ô délices! plus il le regardait, plus il le trouvait embelli. Les jeunes pousses du chèvrefeuille, ayant fini par se rencontrer en montant, formaient un dôme de verdure sous lequel apparaissait le petit banc à demi voilé de fleurs.
Un poids de dix-huit cent mille kilogrammes et quelque chose glissa tout d'un coup de la poitrine du major, et lui permit de respirer à l'aise pour la première fois depuis trois mois. L'émotion qu'il en conçut fut si vive, que ses jambes cotonnèrent et qu'il s'appuya contre une caisse d'orangers. Des larmes lui jaillirent des yeux, il voulut se parler à lui-même, entendre le son de sa propre voix, comme s'il eût douté du témoignage de ses sens, mais ses lèvres ne surent articuler que des exclamations convulsives. Ne pouvant parler, il médita. La brume un instant tombée sur sa vie venait de se dissiper enfin, et il n'aurait plus à combattre ce monstre aux doigts crochus, fils du Souvenir, et qu'on appelle Regret!
En célébrant ainsi dans son âme sa félicité revenue, M. le major Anspech avait repris sa route, et marchait la tête penchée comme accablé sous le poids de son ravissement.
Quand il la releva, il n'était plus qu'à deux pas à peine de sa petite cellule. Soudain le major fait un bond en arrière comme s'il eût marché sur un aspic, et demeure immobile la bouche béante, le regard terne et pétrifié.
L'inconnu s'était assis sur le banc.
Le lecteur aurait tort de se laisser dominer ici par des préventions fâcheuses. Rien n'annonçait chez l'inconnu qu'il fût animé de cet amour du mal et de ce penchant à la taquinerie dont l'accusait dans sa pensée M. Anspech, son vindicatif rival. La figure du vieillard était sillonnée de ces belles rides sévères que l'on voit chez les soldats d'Italie peints par M. Charlet, et ce qu'il y avait d'austère dans son regard était tempéré par l'ensemble doux et tendre de sa physionomie. Il était facile de s'apercevoir que cet homme avait beaucoup et longuement souffert. Son extérieur, comme ses traits, avait quelque chose de la rigidité militaire, mais l'habit bleu qu'il portait par-dessus une longue veste de basin blanc, datait d'une époque qui faisait de ce digne débris d'un autre âge une loque aussi détériorée qu'elle était sans tache. Il avait un pantalon de nankin visiblement fatigué par de trop nombreux blanchissages, et des souliers à boucles qui dissimulaient plus d'un mystère sous leur lustre menteur. En un mot, il existait entre ce personnage et M. Anspech tant de points de ressemblance, qu'il fallut réellement le degré de haine aveugle dont celui-ci était animé pour que, de sa part, un mouvement de sympathie ne le rapprochât pas à l'instant de son antagoniste.--Mais, loin d'apercevoir chez l'inconnu ces symptômes de pauvreté noble et fière qui eussent du inspirer au major plutôt des sentiments de frère que d'ennemi, le descendant des Phalsbourg, éperdu de stupeur et de rage, put à peine retrouver assez de sang-froid pour saluer son adversaire d'un coup de chapeau de fort méchant augure.
L'inconnu lui rendit cette hautaine politesse avec autant d'aisance que d'urbanité.
M. Anspech, ce devoir machinal accompli, enfonça son chapeau sur ses yeux et fit un pas en avant.