Murray se montra, durant tout le cours de sa longue carrière, digne du titre de gentleman. Il était bienveillant et généreux; il avait d'excellentes manières et des goûts distingués. On raconte de lui une foule d'anecdotes qui font honneur à son esprit ou à son coeur. Il payait très-chèrement les manuscrits qu'il avait le désir de publier; souvent même il donna aux auteurs le double de la somme convenue; ainsi il acheta à Campbell ses Spécimens of the Poets 500 livres, et il les paya 1,000 livres. Allan Cuningham reçut de lui 50 livres sterl. en sus du prix fixé par leur contrat, pour chacune de ses biographies des artistes anglais. Il voulut avoir dans sa galerie de tableaux les portraits de tous les hommes de mérite dont il éditait les ouvrages, et il les fit peindre à ses frais par des artistes de talent. Cette curieuse collection renferme des chefs-d'oeuvre de Lawrence, de Philipps, de Pickersgill, de Hoppuez, de Wilkie, etc.
Murray est mort à l'âge de soixante-six ans. Pendant quarante ans il n'a pas cessé de prodiguer aux principaux écrivains de l'Angleterre des encouragements efficaces. Il a été plus généreux envers eux qu'aucun autre libraire à aucune autre époque, dans aucun autre pays; c'est un hommage que nous nous plaisons à lui rendre. N'est-ce pas là une belle et noble profession? une vie honorablement et utilement remplie?
Murray laisse une veuve, trois filles et un fils, l'auteur des excellents Handbooks for Travellers, qui jouissent déjà d'une réputation méritée.
Mademoiselle Lenormand.
Le mardi 27 juin la foule se pressait aux portes de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L'église était tendue de blanc; Dans le choeur s'élevait un somptueux catafalque, dont les lames d'argent scintillaient à la clarté des cierges. Le corbillard, traîné par quatre chevaux, suivi de pleureuses et de dames en grand nombre, s'est dirigé lentement vers le Père-Lachaise, et les curieux assemblés, après avoir questionné les gens du convoi, se répétaient: «Mademoiselle Lenormand, la fameuse tireuse de cartes, l'amie de l'impératrice Joséphine, est morte!»
Mademoiselle Lenormand, qui déjà avait doté l'une de ses nièces de 300,000 francs, laisse 500,000 francs en propriétés foncières. Elle a gagné cette fortune à faire de grandes et petites patiences, à lire dans le marc de café, à examiner des blancs d'oeufs, à distribuer des espérances ou des alarmes. C'était la dernière représentante des antiques sibylles de Cumes, de Delphes, d'Érythée, d'Ancyr, de Tibur ou autres lieux. Elle pratiquait de bonne foi la science chimérique de Corneille Agrippa, de Cagliostro et d'Etteila; et comme elle avait par intervalle deviné juste, comme elle avait été servie parle hasard ou par sa pénétration, elle s'était acquis une célébrité qui lui survivra.
Marie-Anne Lenormand, morte le 25 juin 1843, était née à Alençon (Orne) en 1772. Sa mère passait pour l'une des plus belles femmes de France. M. Lenormand ramena à Paris peu de temps après son mariage, et quand elle parut aux Tuileries, les admirateurs l'environnèrent avec un empressement si flatteur, mais en même temps si importun, qu'elle fut obligée de se dérober aux hommages par une retraite précipitée. À Versailles, au grand couvert, Louis XV remarqua la jeune Alençonnaise et demanda qui elle était. On vint dire, à M. Lenormand: «Le roi a distingué votre femme; votre fortune est assurée.» L'honnête homme savait à quel prix il la fallait acheter, et dès le lendemain les deux époux, fuyant les séductions de la cour, avaient repris le chemin de la Normandie.
Élevée à l'abbaye royale des dames bénédictines d'Aleriçon, Marie-Anne Lenormand y fit des progrès rapides dans les langues mortes et vivantes, le dessin, la peinture, la musique, etc. Dès l'âge de sept ans, elle donnait des preuves d'une singulière aptitude à deviner les événements futurs. L'abbesse du couvent des Bénédictines fut destituée pour inconduite et enfermée dans une maison de correction. Grande rumeur parmi les soeurs et les pensionnaires: à qui sera confiée la direction du troupeau? Pendant qu'on délibérait là-dessus, la petite Lenormand prédit que le choix du roi tomberait sur une certaine dame de Livardie, et la prophétie se réalisa dix-huit mois après; il y avait alors six mois que mademoiselle Lenormand avait quitté les Bénédictines pour les dames de Sainte-Marie. La nouvelle abbesse renvoya chercher, lui donna une fonction d'honneur dans la cérémonie du sacre, et la présenta à l'évêque Grimaldi comme une enfant de haute espérance.
A dix-sept ans, au commencement de 1789, mademoiselle Lenormand annonça la chute du trône, des changements dans la constitution du clergé et la suppression des couvents. Ces présages, inspirés par les circonstances, n'avaient rien de miraculeux; mais il était extraordinaire qu'une aussi jeune personne, s'élevant brusquement au niveau des esprits éclairés, comprit l'imminence et l'intensité des tempêtes politiques, et qu'elle proclamât hautement ce que les plus audacieux disaient tout bas.
En 1790 elle vint à Paris, et fut placée en qualité de lectrice auprès d'un vieillard, M. d'Amerval de la Saussotte, dont Marat, dans son Ami du Peuple, désignait la maison, rue Honoré-Chevalier, nº 10, connue un rendez-vous de royalistes. Mademoiselle Lenormand se posa de prime abord comme devineresse, et fut promptement en vogue dans la haute société parisienne. Plus l'avenir devenait sombre et incertain, plus les privilégiés recherchaient des opérations cabalistiques qui éclaircissaient leurs doutes et raffermissaient leur courage. Quand Marie-Antoinette fut en prison, Marie Lenormand, royaliste ardente, ne s'en tint pas à tirer les cartes: elle entreprit de la faire évader. Déguisée en commissionnaire et portant un panier de fruits, elle fut introduite à la Conciergerie par madame Richard, femme du concierge et Machouis, administrateur des prisons. Elle trouva la reine accablée, désespérée, sourde à toute proposition de salut. La destitution de l'administrateur mit fin aux tentatives de la sibylle libératrice.