Théâtres
REPRISE D'OEDIPE A COLONE.--SACCHINI.
Oedipe à Colone est un des ouvrages qui ont obtenu le plus de succès sur notre scène lyrique, et dont la popularité a duré le plus longtemps. Sa première représentation eut lieu en Février 1787. La reine Marie-Antoinette y assistait et donnait, de sa main royale, le signal des applaudissements. Cela explique en partie pourquoi cette partition ne fut point accueillie avec l'indécision et la froideur que rencontrent à leur apparition presque toutes celles qui ont une grande valeur et qui sont destinées à vivre. En attendant que l'on comprît l'ouvrage et qu'on l'applaudît à bon escient pour les beautés réelles qu'il renfermait, on l'applaudissait d'avance pour faire comme la cour, et on l'admirait de confiance.
D'ailleurs Oedipe à Colone n'eut pas longtemps besoin de cette puissante protection. Quelques représentations suffirent pour en établir le succès et pour assurer la gloire de l'auteur. Malheureusement il ne put voir ce succès ni jouir de cette gloire; il était mort depuis quatre mois quand son ouvrage de prédilection vit le jour (à l'Opéra du moins, car il y avait déjà plus d'un an qu'on l'avait exécuté à Versailles), il n'en avait pas même dirigé les répétitions. Un accès de goutte l'avait enlevé, le 7 octobre 1786, dans sa cinquante-unième année.
Sacchini était né à Naples en 1735, et avait fait ses études musicales dans cette ville au Conservatoire de Santo-Onofrio. Il avait en pour maître Durante', l'un des plus habiles, peut-être même le plus habile des professeurs de ce temps-là. Il se fit rapidement connaître, et n'y eut pas plus de peine que n'en ont d'ordinaire les compositeurs d'Italie, à qui l'on ouvre la carrière avec autant d'empressement qu'on met chez nous d'obstination à la leur fermer. Il déploya pendant dix ans une grande activité, et fit représenter des opéras sur toutes les scènes importantes de l'Italie: à Naples, à Milan, à Turin, à Rome surtout. Dès cette époque le goût de la musique italienne était répandu dans toute l'Europe autant et plus qu'aujourd'hui, Vienne, Prague, Dresde, Berlin, Londres, Madrid, avaient un théâtre italien; Paris seul n'en avait pas encore. L'impressario (l'entrepreneur) de celui de Londres fit à Sacchini des offres magnifiques qu'il se hâta d'accepter.
On prétend qu'en Angleterre il gagna jusqu'à 1,800 livres (44,000 fr.) par an, et l'on ajoute qu'il n'en était pas plus riche au bout de chaque année. Également fatigué par le travail et par les plaisirs, il fut obligé, après douze ans de séjour, de quitter Londres, dont l'humide climat était devenu dangereux pour sa santé chancelante. Ce fut alors qu'il vint à Paris.
Sa réputation l'y avait précédé et lui assurait un accueil flatteur. La reine, qui aimait la musique, et, dit-on, la cultivait avec succès, lui accorda son appui, comme elle l'avait déjà accordé à Gluck. L'Académie royale de Musique fit avec lui un traité avantageux et honorable; il se mit bientôt à l'oeuvre et fit, en moins de quatre ans, Renaud et Armide, la Colonie, Chimène, Dardanus, Oedipe à Colone, Arvire et Evelina. Les deux premiers de ces ouvrages n'étaient, à la vérité, que deux opéras italiens composés par lui depuis longtemps, qui furent seulement traduits sous sa direction, et qu'il arrangea pour la scène française. C'est ainsi que, de nos jours, Rossini préluda par le Siège de Corinthe et par Moïse au Comte Ory et à Guillaume Tell.
Sacchini produisait facilement et rapidement, comme la plupart des Italiens. Oedipe à Colone ne lui coûta pas, dit-on, six semaines de travail. Ce n'en est pas moins le plus beau de ses ouvrages, et le seul, il faut le dire, qui ait transmis son nom à la postérité. Qui pourrait aujourd'hui citer une mesure d'Arvire et Evelina, de Chimène ou de Dardanus? C'est qu'il ne suffit pas chez nous, pour assurer le succès d'un opéra et le faire vivre, que les chants en soient heureusement trouvés et les parties vocales et instrumentales harmonieusement disposées: il faut encore que ces chants et ces accords s'adaptent à une action dramatique intéressante, et il ne paraît pas que Chimène ou Dardanus aient été plus utiles à la réputation de Guillard qu'à la gloire de Sacchini.
Ce drame même d'Oedipe à Colone ne prouve pas, après tout, de violents efforts d'imagination. Voici le fait en peu de mots. Cela ne sera pas inutile peut-être à la génération actuelle, qui doit peu connaître Oedipe à Colone; et d'ailleurs, les savants qui ont lu Sophocle seraient capables de se figurer que le livret ressemble à la tragédie, et nous tenons à leur épargner ce désagrément.
Chassé de Thèbes par son frère, après en avoir chassé son père, Polynice s'est réfugié près de Thésée, qui a embrassé sa cause et arme pour lui. Il fait plus encore peut-être que de lui confier ses soldats et son argent, il lui confie sa fille Ériphile. On regrette de voir le fils des dieux et le successeur d'Alcide porter un intérêt si vif à un tel garnement; mais ce garnement s'y est pris en habile homme: il s'est fait d'abord aimer de la princesse, et le fils des dieux, bon homme au rond, n'a su rien refuser à sa fille.