Le soir, vers les neuf heures, le pré Sainte-Madeleine présente à peu près le même spectacle que les Champs-Elysées aux fêtes de Juillet: la cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des chiens, les hop, hop des écuyers, se mêlent en un gai charivari. Les bals de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, des Catalans, etc., réunissent des danseurs de ces diverses localités. Des milliers de consommateurs se rafraîchissent avec de la bière de Lyon, des glaces, des grenades et des saucissons d'Arles. Dans les cafés-spectacles, enjolivés de guirlandes et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqué, psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des lustigs exécutent le Choriste ou le Marchand d'Images, des Espagnols dansent les plus fougueuses cachuchas: le tout avec accompagnement d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces exhibitions ravissent les assistants: après leurs laborieuses journées, ils sont si heureux de se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!... Tout devient nectar pour l'homme altéré.

Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une population bizarre, celle des Bohémiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils sont couchés autour de leurs charrettes, pêle-mêle avec leurs chevaux et leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des ânes, la chiromancie et surtout la mendicité. Par intervalle, une Bohémienne se détache de la bande, charge sur ses épaules un ou deux enfants à la mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la caritat par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing sur le menton pour se faire claquer les dents.

Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande assemblée est officiellement dissoute le 28 juillet; les négociants plient bagage; les navires remettent à la voile; les diligences partent chargées de voyageurs; la ville se dépeuple lentement, et le Beaucairien se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois à digérer.

Poètes Italiens contemporains.

(Voir p. 86.)

II

G. BERCHET.

Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que le Globe, journal que n'ont oublié aucun de ceux qui à cette époque s'occupaient sérieusement de littérature, et le nombre en était grand, publia, sans nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits poèmes italiens remarquables par la forme, par la pensée, surtout par l'énergie et la profondeur du sentiment. Ces poèmes, divisés en strophes comme presque tous les poèmes italiens, avaient reçu de leur auteur le modeste titre de Romances, qu'il leur a conservé: c'étaient le Remords (il Rimorso) et l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio); tous deux étaient une énergique protestation contre la domination étrangère, tous deux étaient un cri de liberté qui devait retentir profondément dans les coeurs italiens, et qui réveilla de secrets échos dans tout ce qu'il y avait en France de noble, de généreux, de jeune, de vivant.

Effectivement la France était aussi lasse du joug que lui avait imposé l'étranger que l'Italie était lasse elle-même du joug autrichien: l'une el l'autre avaient jadis combattu sous le même drapeau, et ni l'une ni l'autre n'oubliaient que la jeune République Cisalpine et la jeune République Française avaient été soeurs un moment. Les amis de la liberté se considéraient d'ailleurs comme frères à quelque pays qu'ils appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il n'en était pas un qui ne fût prêt à s'écrier comme l'ermite de la romance: «Maudit soit-il celui-là qui, sans pleurer peut s'approcher de la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa douleur est inépuisable. Elle a voulu la liberté; mais, insensée! elle a cru aux princes, elle s'en est fiée à leurs serments pour obtenir ce qu'elle voulait. Ses princes l'ont jouée, ils l'ont entourée de perfidies; ils l'ont vendue à l'étranger.» Et tandis que Berchet, car c'était lui qui chantait ainsi, exhalait avec énergie ses douleurs de patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de Béranger de l'Italie, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-même, nous n'en doutons pas, l'éloge fort exagéré; mais, au-dessous de notre grand poète national, les places sont encore élevées, honorables, et l'auteur des Romances, on doit le dire, occupe peut-être la première dans le genre auquel il s'est voué, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et non toute la gloire de notre Béranger.

Né dans cette belle Lombardie qui, plus rapprochée du nord que les autres parties de l'Italie, plus française aussi, a su se faire une langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grâce enfantine et coquette du doux parler vénitien, mais plutôt une sorte de vigoureuse senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois âpre des Alpes, si le mot âpre peut sans contre-sens s'appliquer à quelque chose; sur cette douce terre d'Italie; né dans la Lombardie d'une famille italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su retrouver toute l'énergie de l'antique idiome italien; et cette énergie il l'a puisée dans la douleur de son âme, car depuis de longues années ce n'est que dans l'exil que le noble poète peut aimer, chanter sa patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exilé, de quelle sainte auréole elle lui apparaît ceinte au delà de la barrière qu'il lui est interdite de franchir.