Le jeune homme s'y perd, les vieux y sont perdus.

Lettres de lord Chesterfield à son fils Philippe Stanhope. Traduction par M. Amédée Renée. 2 vol. in-18.--Paris, 1843. Jules Labitte. 5 Fr. 50 c. le volume.

N'est-ce pas une chose étrange qu'en pleine fleur du dix-huitième siècle, alors que la société française était à l'apogée de son éclat, de sa politesse et de son esprit, il ait été donné à un Anglais de promulguer le code des bienséances, les lois de cette politique mondaine à l'aide de laquelle un jeune homme s'avance et se pousse dans la société? L'amour paternel fit ce miracle, et aussi, ajoutons-le, l'influence de l'éducation toute française que recevaient alors, au sortir des universités, les jeunes héritiers de l'aristocratie britannique. Avant d'être un homme d'État, Philippe Stanhope, comte de Chesterfield, avait fait son apprentissage dans la diplomatie amoureuse des boudoirs parisiens. Ce qu'il appelait dédaigneusement «la croûte anglaise,» il l'avait perdue en venant à plusieurs reprises visiter la France. Ajoutons qu'il était aidé dans ce travail sur lui-même par un ardent désir de plaire qui le caractérisa toujours. Sans cette émulation naturelle, sans ce naturel besoin de charmer, sans cette ferme croyance à l'irrésistible pouvoir des formes et du beau langage, il n'est pas d'homme, en effet, qui trouvât en lui la patience de s'astreindre aux minutieuses exigences de la vie de salon, telle surtout qu'on la pratiquait à la brillante époque dont nous parlons.

Orateur, homme du monde, homme de lettres tout à la fois, lord Chesterfield fut toujours,--nous nous servons d'une expression de M. Amédée Renée, l'esclave favorite de la société brillante où il vivait. Au milieu de toutes les préoccupations qui lui étaient imposées par un grand rôle, un seul sentiment naturel s'était fait jour, l'affection qui dicta au noble comte les fameuses Lettres à son Fils. Et le destin, qui semble se plaire quelquefois à se jouer des prévisions humaines, voulut justement que tous les discours du grand politique, les mesures importantes adoptées par le vice-roi d'Irlande, les savants écrits de l'ami de Pope et d'Addison fussent à peu près inconnus de la postérité; tandis que la correspondance familière, les épanchements paternels que le lord Chesterfield vouait d'avance, au mystère de l'intimité, devaient être en fin de compte son titre le plus durable au souvenir des hommes.

De sévères moralistes se sont fortement récriés contre la tendance de ces lettres et l'espèce d'immoralité mondaine prêchée à son fils par le courtisan émérite. Il est certain que, absolument parlant, comme système général d'éducation, les doctrines morales de lord Chesterfield sont loin d'être irréprochables. Mais on les jugerait mal en se plaçant à ce point de vue: il faut se rappeler, en les lisant, que les lettres furent écrites à un jeune diplomate par un ex-ministre, et qu'elles durent se ressentir naturellement du génie des cours au milieu desquelles le second avait vécu, au milieu desquelles le premier allait vivre. Il faut se rappeler, en outre, que lord Chesterfield avait à combattre un de ces naturels froids et contraints, sobres et gauches, apathiques et scrupuleux, qui réussissent ordinairement si mal dans la vie publique; avec un jeune homme de cette trempe, les conseils sérieux étaient pour ainsi dire superflus. Chesterfield voyait à son fils Philippe plus de dispositions qu'il ne lui en souhaitait pour l'étude, la retraite, les in-quarto poudreux, les vieilles médailles. Tout au contraire, il ne lui trouvait pas l'esprit assez délié, les manières assez gracieuses, la parole assez facile pour un futur courtisan. N'est-il pas convenable, dès lors, qu'il lui recommande le commerce de la bonne compagnie, les artifices quelquefois légitimes par lesquels on y réussit, et, jusqu'à un certain point, le culte des femmes, qui pouvaient seules, au dix-huitième siècle, commencer la réputation d'un jeune homme?

La réimpression des Lettres de lord Chesterfield est d'autant plus appropriée aux besoins de notre époque, que notre époque ressemble un peu, par son caractère général, à celui de Philippe Stanhope. Elle donne plus au fond qu'à la forme, et, cherchant à prévaloir par le mérite, elle ne s'occupe peut-être pas assez des qualités futiles auxquelles le mérite peut devoir son lustre: il est assez superflu de lui prêcher l'économie, les fortes études, l'application sérieuse aux choses utiles, mais non pas de la rappeler à l'élégance des manières, à l'agrément des causeries, à la bonne grâce dans les mille menus détails qui composent la vie de société. Aussi félicitons-nous M. Amédée Renée de nous avoir donné en deux beaux volumes à bon marché ce manuel de la politesse, que nos ancêtres, spirituels et raffinés comme ils étaient, jugeaient suffisant pour eux; nous le félicitons aussi de sa traduction élégante et fidèle, et nous rendons enfin justice au travail dont il l'a fait précéder, et où se trouvent réunis avec bonheur tous les documents relatifs soit à la vie de lord Chesterfield, soit à ses autres écrits, dont il n'existe aucune traduction française(2).

Note 2: On a extrait des recueils et des publications périodiques de nombreux échantillons de sa critique morale et littéraire, des poésies légères, etc., qui ont formé, sous le titre de Mélanges, deux volumes in-4. Il a été composé, en outre, d'autres recueils de ses discours el de ses écrits politiques, puis une vaste collection de lettres divisées en trois livres.

Mexique et Guatemala, par M. de La Renardière; Pérou et Bolivie, par M. Lacroix. 1 vol. in-8°, avec 2 cartes et 76 gravures.--Paris, Firmin Didot. (Tome quatrième de l'Amérique, dans la collection de l'Univers pittoresque.)--6 francs.

L'Univers pittoresque, cette importante collection qui doit embrasser l'histoire et la description de tous les peuples de la terre, vient de s'enrichir d'un nouveau volume: c'est le quatrième publié sur l'Amérique. Il comprend le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie. Un de nos plus savants géographes, M. de La Renaudière, s'est chargé d'écrire, en 500 pages, l'histoire et la description du Mexique et du Guatemala; M, Frédéric. Lacroix, jeune écrivain dont le nom est déjà avantageusement connu dans lu science, a résumé en 200 pages tout ce que les historiens et les voyageurs nous ont appris jusqu'à ce jour concernant le Pérou et la Bolivie. Ce double travail est d'autant plus estimable et plus digne d'un grand succès, qu'il n'existait pas encore en français. Nous possédions sans doute une foule d'ouvrages recommandables sur ces contrées si fameuses des deux Amériques; mais de tous ces fragments détachés, il eut été même fort difficile de former un ensemble complètement satisfaisant. MM. de La Renaudière et Frédéric Lacroix ont rempli avec conscience et avec talent l'utile tâche qu'ils s'étaient imposée; ils ont rendu un véritable service à toutes les personnes qui désirent apprendre à connaître en peu de temps et à peu de frais le Mexique, le Guatemala, le Pérou et la Bolivie, sous le rapport historique, comme sous le rapport descriptif. Les nombreuses gravures qui ornent ce volume représentent pour la plupart les curieux monuments des Mexicains et des Péruviens, avant la découverte de l'Amérique et les conquêtes de Cortez et de Pizarre.

Méthode complète et progressive de Piano; par Henri Bertini.--Chez Schonenberger, éditeur, boulevard Poissonnière.