Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprète, et qui s'était chargé de faire nos logements, m'avait installé chez un brave burgher, dont la belle-fille, veuve depuis six mois, à ce que j'appris, était la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas à dire qu'elle eût jeté un grand éclat dans un bal de Paris ou un raout de Londres, mais quelle fraîcheur, quelle douce expression de visage, quelle simplicité, quelle confiance aimante et sereine!
Certain jour que je revenais des fossés, je la trouvai, la tête dans ses mains, et pleurant à chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux humides, étaient auprès d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans doute de réveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de leur perte commune.. C'était un tableau touchant, et, jeune comme j'étais, je ne pus que témoigner à ces braves gens une véritable sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui me sourit, doucement à travers ses pleurs. Le père me serra la main, et, pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il appréciait particulièrement en moi ce talent pratique qui m'a toujours valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en réquisition toutes les fois que le Predikaant venait souper avec nous.
Il arriva ce soir-là, comme s'il eût deviné ce qui se passait. J'aimais fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon à l'étrange coiffure qui couvrait son vénérable chef, C'était un chapeau à trois cornes, aux bords convenablement retroussés, et dont il ne se séparait jamais que pour dire les grâces. Après le repas, composé de viande au beurre et de sauer kraut, le tout servi dans un plat commun, où nous cherchions fortune tour à tour, à la pointe de la fourchette, il tirait d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprimés crasseux, et nous chantait, avec des gestes et un accent plein d'énergie, des couplets dont je n'entendais pas un traître mot, mais qui renfermaient des allusions très-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans l'oreille le refrain de l'une d'elles;
Well mag het Ue bekommen;
parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un merveilleux effet sur notre bon hôte; sa large bouche s'ouvrait avec un rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vénérable tête en arrière, et un éclat de rire, à jeter bas la maison, sortait convulsivement de sa poitrine. En général, sa bonne vrow, toute aux soins de son ménage, écoutait avec un parfait sang-froid ce hurlement joyeux, mais s'il se prolongeait au delà du terme ordinaire, son respect conjugal pour le burgher l'obligeait à sourire de compagnie.
Je m'aperçus, depuis le jour dont j'ai parlé, que Johanna me regardait avec plus d'intérêt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre et le rhum, en me regardant manipuler la précieuse liqueur, elle avait l'air distrait et mélancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrêtaient sur moi, profonds et vagues; quelquefois même le verre qu'elle portait à ses lèvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait là, comme si un engourdissement magnétique eût frappé la belle rêveuse.
Ces symptômes flatteurs ne m'échappaient point; et tandis que le Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fumée de sa pipe, nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la vieille mère tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses bahuts, je répondais aux regards de Johanna par des regards non moins langoureux.
Elle acheta peu de temps après une grammaire anglaise, et le même jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une violente passion pour l'idiome néerlandais. De là, tout naturellement, échange de leçons et de conseils, qui légitimait de fréquents tête-à-tête. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un châtiment pour les fautes que la récidive rendait inexcusables. Quel que fût le coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup à se plaindre de mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses progrès au pas des miens. Nous n'avancions guère, sans nous rebuter pourtant.
Cet enseignement mutuel n'était pas toujours exempt de troubles. Certains jours, au plus fort de nos bévues grammaticales, la jolie veuve éclatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accès de désespoir m'avaient fort déconcerté: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient dire. Johanna me confessa naïvement que c'étaient autant d'hommages rendus à la mémoire de son défunt mari. Je compris et respectai ce culte d'un regret légitime. Il demeura tacitement convenu que la leçon finirait aussitôt que la sensibilité se mettrait de la partie. Tout cela au grand sérieux, et sans la moindre arrière-pensée.
Le 8 mars, arriva l'ordre du départ.