En prononçant ces mots, l'industriel en plein vent, dont la propre redingote témoignait par écrit du cas qu'il faisait de son savon, substance si précieuse à ses yeux qu'il n'osait s'en servir pour lui-même; l'industriel, dis-je, continuait d'empâter avec une ardeur sans pareille le collet du vicomte. Séduit par l'éloquente tirade ci-dessus, celui-ci le laissait faire et attendait avec confiance le résultat de l'opération.
En ce moment fatal, le bruit d'une voiture se fit entendre. Une brillante calèche, traînée par deux chevaux dépareillés, s'avançait au milieu de la chaussée. Cancale y jeta les yeux et reconnut..... quel coup de théâtre! j'en frémis encore quand j'y pense... dans la belle dame assise au fond de l'équipage, la prétendue, la divine baronne Dorliska de la Genouillère. Quel génie, malfaisant, quel démon vomi par l'enfer, pouvait l'attirer à cette heure sur l'excentrique et antifashionable quai désigné sous le nom de Pelletier? Pénètre qui pourra le mystère! Ce qu'il y a de certain, c'est que Cancale, médusé à l'aspect de son amante, perdit, en cet instant critique, toute présence d'esprit au point de la saluer gauchement, se coupant ainsi toute retraite, toute dénégation ultérieure, et constatant lui-même sa triste, sa déplorable identité. Le vertige qui parfois nous saisit aux heures de péril extrême peut seul expliquer cette lourde, cette inqualifiable aberration.
La baronne, qui jusqu'à ce moment n'avait point aperçu Cancale, devint pourpre de confusion et de colère en reconnaissant, dans le cavalier qui lui tirait son chapeau si maladroitement, le radieux vicomte aux prises avec l'industriel à la mine équivoque que nous venons de vous dépeindre. Elle s'agita convulsivement sur son siège en se mordant les lèvres, donna ordre à son cocher de fouetter, et s'éloigna emportée par ses rapides normands, non sans avoir lancé au malheureux dandy un regard de mépris souverain et de foudroyante ironie.
Atterré, écrasé, stupéfié, celui-ci sentit une sueur froide lui ruisseler par tout le corps. La bouche béante, le jarret tendu, l'oeil instinctivement fixé sur la calèche qui s'enfuyait, emportant tous ses rêves dorés, il demeura immobile, sans haleine, sans voix, comme s'il eût éprouvé soudain le sort de la trop curieuse femme de Loth.
L'inventeur breveté du célèbre savon oléagineux-végétal le tira de sa léthargie en lui disant:
«C'est fait, bourgeois! vous voilà maintenant propre comme cinq sous. C'est dix centimes que vous me devez pour vous avoir enlevé votre tache...
--Misérable! mais ce n'est pas ma tache, c'est ma maîtresse que tu m'as enlevée! s'écria d'une voix de tonnerre le malheureux vicomte, rappelé par cette interpellation au triste sentiment de l'horrible réalité.
--Qu'est-ce qu'il me chante donc là, ce moderne? reprit l'homme à la cravate rouge; est-ce que je ne vous ai pas dégraissé, par hasard? mes deux ronds tout de suite, ou sinon...»
L'infortuné Cancale paya et s'éloigna la mort dans l'âme, conservant, toutefois, encore une parcelle de ce vague espoir qui n'abandonne jamais l'homme au milieu des plus grands revers.