Philosophie sociale de la Bible; par l'abbé F.-B. Clément. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. Paul Mellier. 15 fr..

La Philosophie sociale de la Bible, que vient de publier l'abbé F.-B. Clément, se divise en deux grandes parties: La première, sous le titre de Mosaïsme, traite des principes de stabilité avant le Christ, et plus spécialement de la législation juive; la seconde, sous le nom de Christianisme, comprend l'analyse et l'application raisonnée des principes sociaux dérivés de la pensée chrétienne. Cette division ainsi expliquée, M. F.-B. Clément expose lui-même, dans les termes suivants, le but et les résultats de son ouvrage.

L'auteur, dit-il, s'est demandé d'abord s'il n'v aurait pas dans le monde moral, aussi bien que dans le monde physique, une loi universelle établie pour coordonner et diriger les êtres moraux, comme il y a dans le monde des corps une grande et unique loi qui préside à la reproduction et à l'arrangement harmonique des êtres matériels. Cette première idée est jetée en avant dans une courte introduction destinée surtout à rappeler le besoin des croyances en général.

Pour découvrir une loi, il faut étudier le phénomène ou l'être, car la loi en relation suppose l'être préexistant. Puisqu'il s'agit de trouver la loi de l'homme, c'est lui d'abord qu'on doit examiner attentivement. Ici, l'auteur se sépare de tous les systèmes philosophiques et prend son point de départ dans la Bible. Il pense avec raison (c'est M. l'abbé Clément qui parle) que le livre qui donne de la nature divine les notion les plus saines et les plus pures, peut fournir aussi la meilleure definition de l'homme. Il interroge donc la bible, et à la question: Qu'est-ce que l'homme? la Bible répond que c'est une créature faite à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Un voit par cette définition que la raison de l'homme, c'est-à-dire ce qui fait qu'il est tel et pas autre chose, consiste dans sa ressemblance avec la divinité; donc il y a trois dans l'homme comme en Dieu: la puissance ou force, correspondant au père; le verbe ou l'entendement, au fils, et le sens, à l'esprit. Le moi humain n'est pas l'unité simple, mais une société indivisible, car l'homme converse avec lui-même; il s'interroge et se répond. Deux de ces trois termes ou éléments du moi, la puissance et le sens, produisent la variété, taudis que le troisième, le verbe, donne l'unité, l'union, la fusion. En d'autres mots, deux termes fournissent la différence, et un seul la ressemblance. Or, la loi la plus générale des êtres ne peut consister dans leurs caractères différentiels, mais dans celui de ressemblance qu'ils ont entre eux. Le verbe sera donc appelé à donner la loi générale du genre humain.

Le désordre originel survenu dans le développement des éléments constitutifs du moi fournit l'explication de la société ancienne. La perturbation de la petite société individuelle grandissant avec l'humanité, amène les gouvernements par la force brutale et l'anarchie après leur chute. L'union est impossible, parce que l'élément de fusion n'a pas reçu son développement légitime.

Un seul peuple sort de la loi commune; il démêle parmi les ruines du monde moral quelques restes précieux des traditions primitives, se construit un symbole invariable, et parvient ainsi à traverser, sans se perdre, les temps obscurs de la sensualité et de l'ignorance. On reconnaît ici la race d'Abraham. L'auteur, mettant de côté pour le moment le merveilleux de l'histoire juive, s'attache à l'examen analytique de l'ancienne loi, montre la sagesse des principales dispositions du culte mosaïque, et conclut que l'union seule donne et assure lu vie nationale et la liberté.

Les derniers chapitres de cette première partie sont consacrés à traiter du merveilleux et de la parole. Afin de conserver au raisonnement l'unité et la suite nécessaires, l'auteur a renvoyé à la fin du volume ces deux questions importantes, qu'il envisage particulièrement sous le point de vue social. Le merveilleux ou miracle est destiné plutôt à l'homme multiple qu'à l'individu; il complète ce que l'homme ne peut faire par lui-même; c'est le moyen extra-naturel tenu en réserve pour les circonstances extraordinaires. La parole est avant tout le véhicule de la vérité; elle se développe avec la vérité; mais l'erreur se mêle aussi à ce développement. Fidèle au principe qu'il s'est pose lui-même en parlant des croyances traditionnelles contenues dans la Bible, l'auteur ne pouvait faire du langage une institution purement humaine, comme il plaît à quelques-uns. C'est au ciel qu'il remonte pour trouver la première parole et en même temps la première vérité.

Le rétablissement de l'ordre, trouble au commencement, ne peut être la continuation des systèmes sociaux anciens. A l'exception du mosaïsme, tous se résumaient dans l'usage de la force. Quand la force fait la loi, il n'y a point de liberté. Or, le christianisme, c'est la réparation, la rédemption, la délivrance. Il est donc appelé à renouveler non-seulement l'homme individuel, mais encore l'homme social. C'est ici qu'il faut pénétrer dans la pensée chrétienne pour en extraire les vrais éléments de sociabilité, et montrer que le christianisme est éminemment l'union, la fusion de tous les êtres moraux; que c'est la variété au sein de l'unité, mais non l'unité dans la variété. L'union produit la véritable force; elle consacre la liberté, car un être vraiment fort est toujours libre. De la, il suit que la tyrannie n'est jamais au pouvoir d'un seul homme, que les peuples eux-mêmes fondent le despotisme en se divisant; il suffit, pour s'en convaincre, de voir l'autocratie levant la tête au-dessus des peuples hostiles à l'unité chrétienne, tandis que la liberté grandit et se développe au sein des nations assez heureuses pour avoir conservé cette unité.

La liberté n'est donc pas le résultat logique de telle ou telle forme de gouvernement; elle est fille de la vérite qui réunit; lu tyrannie est enfantée par l'erreur qui divise. Cependant tous les esprits étant unis par la vérité, l'union une fois solidement établie, la meilleure forme gouvernementale sera toujours celle qui représentera le mieux l'unité. En somme, l'auteur s'attache à prouver non-seulement que le christianisme complet n'est pas contraire à la liberté des peuples, mais que cette liberté n'est possible qu'au sein du christianisme; que le règne de la liberté lui retarde en proportion des obstacles opposés au développement légitime et naturel du christianisme.