--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front; quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser quelque chose à votre sagacité.

Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence: «Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et persistante.

«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et une disgrâce.

Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc? la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.»

Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches!

--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît.

On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde, Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout les imaginations étaient émues.

Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions arrivèrent de tous côtés.

Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée; on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur talent.

Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver.