Les Arabes n'ont aucune notion d'une science toute moderne, l'orthopédie; il est vrai de dire qu'on ne rencontre pas parmi eux cette multitude de difformités qu'on observe en Europe; cela tient à la nature de leur organisation forte et vigoureuse, à leur vie très-sobre, exempte de ces travaux pénibles et assidus qui déforment la taille, et surtout à ce que les enfants rachitiques et scrofuleux, manquant presque toujours de soins, meurent de très-bonne heure; on prétend même que les enfants qui, d'après leur vice de conformation, ne paraissent pas destinés à vivre, n'ont pas à souffrir ou à végéter longuement... les Arabes de quelques tribus passent pour suivre, à l'égard de ces malheureux, la coutume des Spartiates... Nous ne garantissons pas le fait, mais il semble probable, d'autant plus que l'infanticide peut se commettre avec une grande impunité, par la raison qu'on n'a pas pu obtenir, même des indigènes des villes, la déclaration des morts et des naissances et un état civil en règle.
L'art des accouchements est la partie médicale la plus arriérée en Afrique. Dans un grand nombre de tribu les femmes, pour accoucher, s'asseyent sur une espèce de chaise, se tenant par les deux mains à une corde fixée au plafond ou au sommet d'une tente, tandis qu'une matrone, placée derrière, comprime le ventre du haut en bas avec une serviette pliée en long.
Pour les maladies des yeux, malgré leur fréquence en Afrique, la médication arabe n'est guère plus progressive. De temps immémorial, même avant Averrhoës, Albucasis et les anciens médecins de ce pays, on avait cru remarquer que certaines chairs avaient la propriété de fortifier et d'éclaircir la vue, comme par exemple celles de pied d'hirondelle, d'oie, de vipère, de loup, de bouc et d'oiseaux de proie. Aujourd'hui, les Arabes, aussitôt qu'une ophthalmie grave se manifeste, ne songent qu'à deux choses: 1º soustraire l'oeil à l'action de la lumière; 2º le préserver du contact de l'air. Pour cela, ils couvrent, tamponnent et compriment l'oeil avec plusieurs compresses et des mouchoirs de coton fortement serrés autour de la tête. Ils ne touchent pas à cet appareil pendant une semaine; les personnes qui le peuvent restent en repos, et celles qui sont obligées de sortir pour travailler, et qui n'ont qu'un oeil malade, arrangent leur mouchoir de façon à le couvrir complètement, en laissant l'oeil sain à découvert. Au bout de huit jours on ôte les compresses: quelquefois le malade est guéri, d'autres fois l'oeil est fondu et l'on ne trouve qu'un moignon charnu.
Cette médication, quelque étrange qu'elle paraisse, pourrait néanmoins être employé avec succès dans quelques cas; i! s'agirait alors de faire une compression graduelle et de bien choisir l'époque de la maladie; car, dans la période aiguë, lorsque l'oeil se trouve dans un état d'irritation et de turgescence très-prononcées, ce moyen thérapeutique n'aurait d'autre résultat que la perte de l'oeil. Les égyptiens, d'ailleurs, se servent souvent de cette compression au début même de l'ophthalmie purulente, et quelquefois ils guérissent. On sait en outre que cette médication a été employée avec avantage à Paris, dans la maison de refuge des orphelins du choléra. Les Arabes font rarement usage de collyres et de pommades; le plus souvent ils lavent les yeux encore tout enflammés avec du jus de plantes astringentes on avec de l'eau froide, ce qui contribue quelquefois à faire passer des conjonctivites simples à l'état catarrhe purulent.
Il m'est arrivé (et cela est sans doute arrivé à d'autres praticiens qui ont exercé la médecine en Afrique) de faire des prescriptions à des indigènes malades, et de les rencontrer une ou deux semaines après avaient l'ordonnance pendue au cou comme un scapulaire, on bien religieusement cachée sous leurs vêlements, sans avoir fait aucun usage des médicaments présents.
Au mois de juillet dernier, j'ai été chargé par M. le directeur de l'intérieur de l'Algérie d'examiner et de classer, d'après la nature de leurs maladies, les musulmans affectés de maux d'yeux ou de cécité complets, qui pourraient être reçus dans l'établissement qu'on projette de fonder à Alger pour ces malheureux indigènes. Parmi le nombre des personnes qui nous ont été amenées au bureau de Mecque et Médine par les employés de la police maure, il y avait le nommé Mohammed-ben-Quassen, Arabe affecté de fonte de l'oeil droit et de leucoma complet sur l'oeil gauche; la vision était abolie. Ce malheureux portait sur le front, autour de la corde en poil de chameau, quatorze amulettes en peau de la forme d'un carré allongé, et sur lequel on remarque des carrés magiques, quelques lignes écrites en arabe et un grand nombre de signes cabalistiques et de chiffres rangés dans une espère de table pythagoréenne; c'est par leurs différentes combinaisons que les thalebs croient découvrir les choses les plus mystérieuses et opérer les miracles de la sorcellerie.
Voici la traduction libre d'une de ces amulettes,--nous devons cette traduction à l'obligeance de M. Reinaud, membre de l'institut:
On lit en tête: «Au nom du Dieu clément et miséricordieux; que Dieu soit propice à notre seigneur Mahomet, à sa famille et à ses compagnons.»
Vient ensuite le commencement de la sourate XXXVIe du Coran, où Dieu est supposé parler ainsi à Mahomet: «Y.-S., par le Coran sage, tu es du nombre des envoyés divins, et tu marches dans une voie droite. C'est une révélation que l'Être glorieux et clément t'a faite, afin que tu avertisses ton peuple de ce dont leurs pères avaient été avertis et à quoi ils ne songent guère. Notre parole a été prononcée contre la plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leurs cous de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une barrière derrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient pas.»
Ces dernières paroles font évidemment allusion à l'état de la personne pour laquelle on les a mises en usage. La suite de l'écrit est destinée à procurer au malade la guérison. Elle commence ainsi: «Au nom de Dieu, par Dieu... Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il n'y a de force qu'en Dieu...» Malheureusement l'écriture est si mauvaise, qu'il serait bien difficile d'offrir un sens complet.