--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où?
--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image du Chansonnier des Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur, elle est capable de tomber roide morte.
--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie sauvage?» s'écria Martin.
Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long dans sa cabane, et reprit tranquillement:
«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait. Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer autrement.»
Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation, apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de fer-blanc et un pot à barbe de même métal.
Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque embardée(5)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se montrer fort en dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours ordinaire des choses.
Note 5: Embardée, secousse donnée aux navires à chaque mouvement qu'on imprime au gouvernail.
A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier, n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres de grog. C'était lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore, entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille, chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays; lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer, ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et excellent voilier, le Screw. L'admiration générale finit même par monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils encouragements.
«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande différence entre l'auberge du Dragon et la cabine du Screw. Jamais, à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur; c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait!