Elle respira. D'un oeil consolé elle regarda son fils, et il se fit sur son visage un changement pareil à celui que la matinée avait vu dans l'atmosphère. Le flot tentait bien d'arracher la barque de son asile; mais Rosalia, tenant l'arbre à deux mains, neutralisait l'effort du flot. Elle se prit alors à regarder autour d'elle: le rocher sous lequel elle était arrêtée était étroit et escarpé; de quelque côté qu'on l'envisageât, on ne trouvait point d'endroit praticable. Sur la gauche de l'Adda, la plaine s'étendait verdoyante et fleurie; de vigoureux paysans, d'actifs Bergamasques, s'y livraient joyeusement à leur travail champêtre; mais l'éloignement était si grand, si tumultueux le bruit du fleuve, qu'elle ne pouvait espérer que ses cris arrivassent jusqu'à eux. Cependant le soleil, qui avait atteint le milieu de sa course, dardant ses rayons sur la tête de Rosalia, lui infligeait ainsi un nouveau suppliée, comme si elle eût dû les éprouver tous dans cette journée. Et les heures passaient, et, dans leur fuite, elle s'aperçut que sa position avait changé, mais qu'elle ne s'était pas améliorée. Isolée en cet endroit, loin de tout secours, elle un voyait aucun moyen de se tirer d'une position si affreuse. Peut-être le désespoir lui aurait-il encore prêté assez de force pour se hisser de branche en branche, de racine en racine, jusqu'au sommet du rocher; mais son fils? l'abandonner ne pouvait pas se présenter à sa pensée, et il ne fallait pas songer qu'elle pût, en le portant à son cou, tenter cette périlleuse voie de salut; et, pour son enfant seul, elle embrassait étroitement le rameau sauveur.
Bientôt il se réveilla; il prit à crier, blessé dans ses membres délicats par le contact des planches, pressé par la faim, brûlé par le soleil jusque sous les voiles que Rosalia avait arraches de sa poitrine pour l'en couvrir. Chaque cri de l'enfant enfonçait un poignard dans le coeur de la mère, et d'autant plus avant qu'elle s'était crue désormais délivrée de tout péril et en sûreté. Comment l'apaiser? Quitter la racine qui retenait le bateau, c'était courir de soi-même au devant des angoisses du premier danger. «Peut-être, se disait-elle, y a-t-il un village près d'ici; on me verra; on me portera secours. Mais, hélas! si on n'arrivait pas à temps!» Alors elle tremblait que le rameau ne se brisât, et le serrait avec toute la fureur dont celui qui se noie enserre sa dernière chance de salut. Des frissons et des sueurs parcouraient tout son corps, lorsque étourdie par l'influence du soleil, elle voyait la roche fuir et se balancer devant elle, ou sentait ses forces s'amoindrir, et s'énerver les jointures de ses doigts agités par des pulsations convulsives.
Enfin, elle restait dans la même position, et ne pouvait caresser son fils, ni le presser sur son sein, ni calmer ses cris par des baisers et en le berçant sur ses genoux, entre ses bras. Il ne lui restait donc que la voix, et elle s'en servait pour l'encourager, l'inviter à la patience, à se taire, à dormir: il ne fallait plus craindre; le secours viendrait bientôt; il reverrait son père, son toit natal; enfin, elle entonnait l'air accoutumé pour l'endormir: elle chantait sur le bord de l'abîme, au sein de cette agonie!!
Mais l'enfant n'écoutait point et ne cessait pas ses gémissements: ses cris mettaient en lambeaux le coeur de l'infortunée. En vain elle s'ingéniait pour l'approcher, pour le toucher au moins avec les pieds et les genoux, pendant que ses bras étaient suspendus aux racines du figuier Plus d'une fois elle fut sur le point d'allonger les doigts et de se laisser encore emporter par le fleuve; mais elle n'osa pas, et éclata en une plainte désespérée qui formait, avec les cris plaintifs de son enfant, l'harmonie désolante de la douleur. De temps en temps, reprenant haleine, elle poussait un cri, le plus fort qu'elle pouvait: elle l'écoutait répéter par l'écho, l'écho, insensible comme l'âme de l'avare. Les oiseaux, abrités parmi les broussailles, en sortaient avec bruit et se dispersaient dans les airs; mais rien ne répondait: un moment après, tout rentrait dans un profond silence, à peine interrompu par le clapotement des flots, qui, se brisant contre les pierres, faisaient chanceler la nacelle.
Cependant le soleil descendait derrière l'horizon; la brûlante chaleur qui s'était exhalée pendant les longues heures du jour faisait place à cette agréable brise qui rafraîchit les soirées sur la rive des fleuves. Déjà, sur la plage opposée, Rosalia voyait, oh! avec quel sentiment d'envie! les laboureurs, s'arrachant à leurs travaux, cheminer vers leurs paisibles chaumières; les bouviers ramener leurs troupeaux du pâturage; la petite fille, la baguette à la main, chassant vers le poulailler la troupe d'oisons. C'était l'heure du crépuscule, l'heure des souvenirs pour qui a joui, souffert, aimé. Mais pour Rosalia, elle n'était que le prélude de nouvelles souffrances. La nuit s'épaississait; si la fortune ne lui avait envoyé personne pour la secourir pendant le jour, que serait-ce quand les ténèbres seraient descendues sur la terre? Cependant il lui sembla entendre au-dessus de sa tête comme un bruit, une agitation vague: «Oh! se dit-elle, si je pouvais réussir à me faire entendre!» Elle poussa un cri, le répéta, crut avoir été entendue, parce qu'on fit silence; elle redoubla l'effort de sa voix, et quelqu'un, en effet, se pencha sur le bord du rocher.
«Qui est là-dessous? cria une voix.
--Moi!... une infortunée!... Secours! secours! répondît la triste Rosalia.
--Mais comment êtes-vous là?» reprit la voix.
Elle ne répondit rien que: «Secours! secours! Prenez mon enfant!»