Cette bruyante poésie fut composée à l'époque où Monsieur, frère du roi, propriétaire de Saint-Cloud, voulant satisfaire l'impatience qu'éprouvait la ville d'admirer les merveilles de cette résidence, décida que les eaux de Saint-Cloud joueraient tous les jours, ce qui lui valut d'être inondé de pièces du vers semblables à celles qu'on vient de lire. On a certes raison de dire que la bonté, sur la terre, est parfois bien mal récompensée.
Voulez-vous maintenant de la prose, des détails techniques? En voici:
La fameuse chute d'eau artificielle de Saint-Cloud forme deux cascades, la première du dessin de Lepautre, la seconde due à Mansard. La haute cascade (celle de Lepautre) a 108 pieds de face sur autant du pont jusqu'à l'allée du Tillet, qui la sépare de la basse. Elle est décorée au sommet de deux figures colossales représentant la Saône et la Marne; celles qu'on voit à demi couchées sur la balustrade sont la Seine et la Loire. Aux extrémités sont placés Hercule et différentes statues de Faunes.
La basse cascade, située à la suite de la limite, est plus vaste que celle-ci. Elle a 270 pieds de longueur sur 96 de largeur et ne consomme pas moins de 3,700 muids d'eau à l'heure. Les eaux tombent dans un canal bordé de deux palissades de charmilles et de bois, orné de statues jusqu'à l'allée des Portiques, où se tient la foire de Saint-Cloud.
Placé sur la droite de la cascade, au milieu du grand bassin carré, le jet d'eau, le plus extraordinaire qui existe au monde, s'élève à 80 pieds au-dessus du niveau du bassin; il soulève à son orifice un poids de 130 livres, et consomme ou plutôt expectore dix barriques d'eau à la minute.
La Lanterne de Diogène.
Telles sont les principales merveilles de ce parc, dont les ombrages rappellent tant de souvenirs. Les évoquerons-nous? Il y aurait là matière à plus d'une digression élégiaque et rétrospective. C'est à Saint-Cloud que le coup de poignard de Jacques Clément éteignit la race des Valois et mit les Bourbons sur le trône. C'est à Saint-Cloud que retentit ce cri funèbre immortalisé par l'oraison de Bossuet: «Madame se meurt! Madame est morte!» C'est à Saint-Cloud que le jeune vainqueur de l'Égypte et de l'Italie posa son pied victorieux sur la tribune législative et que «ce fils de la liberté détrôna sa mère,» comme a dit M. Casimir Delavigne. C'est de Saint-Cloud, enfin, qu'une autre tentative de même nature, mais moins heureuse, vint soulever Paris et se briser contre les barricades de Juillet. Que de leçons et quel beau texte à moraliser d'importance! Mais graves enseignements ne sont point notre fait. Nous sommes à la fête, non à la tribune; nous serions mal venu à invoquer Clio et à prendre un ton solennel à propos de foire et de mirliton. Laissons donc là ces grands souvenirs historiques: quelques détails sur les principales fêtes que Saint-Cloud a vu célébrer seront beaucoup plus de saison.
Mais auparavant nous ne pouvons résister au désir de raconter comment Saint-Cloud fut érigé en résidence princière et avec quelle habileté Mazarin sut acquérir à peu de frais pour Louis XIV cette magnifique habitation. L'anecdote est fort peu connue et mérite assurément de l'être. Toute la finesse, tranchons le mot, toute la rouerie du cardinal-ministre y apparaît sous son plus beau jour, et l'on y retrouve trait pour trait le subtil Mazarin de la Fronde. Voici l'histoire.
Le roi ayant exprimé l'intention d'acheter une maison de plaisance pour M. le duc d'Orléans, le cardinal jeta les yeux sur celle d'un gros partisan située à Saint-Cloud, et qui était d'une étendue immense et d'une grande beauté: aussi revenait-elle à près d'un million à celui qui en était propriétaire. Mazarin alla un jour la visiter, et, tout en en louant la magnificence, il dit au financier: «Voilà une maison qui, sans mentir, doit vous couler au moins douze cent mille livres?--Oh! monseigneur, que dites-vous là? répondit le Tucaret, qui ne se souciait point d'avouer le chiffre de ses richesses, je ne suis point assez opulent pour consacrer à mes plaisirs une somme aussi considérable,--Combien donc cela vous coûte-t-il? reprit le cardinal; je gagerais que vous n'en êtes pas quitte à moins de deux cent mille écus.--Non, monseigneur, dit le traitant; je ne suis certes point en état de faire une si grosse dépense.--Serait-ce par hasard, répondit Mazarin, que la maison ne vous coûte pas au delà de cent mille écus?--Vous l'avez dit, monseigneur; c'est là justement le prix,» s'écrie le financier, croyant avoir dupé le. ministre par ce gros mensonge. Mazarin sourit, ne dit mot, et le lendemain il envoya au partisan trois cent mille livres, en lui mandant que le roi désirait acquérir sa maison pour M. le duc d'Orléans. La somme fut remise au traitant par un notaire, qui apportait le contrat de vente tout dressé. Force. fut bien au financier-châtelain de s'exécuter et de céder au roi sa magnifique maison pour le tiers au plus de sa valeur.