Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune, avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans, investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement.

Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu, mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité.

Lorsqu'au mois de septembre 1810, Hidalgo et Allende poussèrent contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri, partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante, alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville de Guadalajara, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous les ordres du général Calleja, contre Hidalgo, Allende, Aldama et Abasolo, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à la fameuse bataille du pont Calderon.

Le général Bustamante.

Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet de Mexico à Guadalajara, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on, au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre dont il est parsemé.

Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au port de San Blas sur le Pacifique, et transportés par-dessus la chaîne inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline, presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates, depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés des rancheros (fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leurs macanas (casse-tête).

Le général espagnol Calleja, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et leurs chefs dispersés.

D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance, ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées.

Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur honneur un service funèbre dans l'année 1821.