S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;

L'amour seul est resté, comme une grande image

Survit seule au néant dans un souvenir effacé.

Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant. L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré les séductions qu'elle prêtait ou fantôme adoré, le nom de Démosthène lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M. et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron, jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à merveille sa taille encore svelte. Vue seule, madame Delvil aurait encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus qu'un débris; elle le sentait, et involontairement elle jetait des regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!» s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron. Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?

III.

Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins, elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée, Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble, instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.

IV.

Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut, elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume, et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon, mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant malicieusement à son tour. --Mais non, s'écria Démosthène avec étonnement: Lamartine! le lac! oh! le Lac, c'est mon morceau favori; que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse, il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui, accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse. C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi? poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers inaltérablement beaux.

Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait. Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes; elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui découvrit alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif, original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une intelligence de placage.

Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée, passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est surprenant, répliqua Démosthène. --Plusieurs riches partis se sont déjà présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers; elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours, répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène: Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.