La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule, qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant à ses crimes.

Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à la parlera, exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables, publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.

Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté sérénissime.

Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi, violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en terre sainte.

On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.

Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais, purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!

Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite du florin d'or, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.

Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux funérailles de leur mère.