L'empereur de Russie donnera l'hospitalité au jeune et poétique talent de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont déjà partis; Rubini, cet autre déserteur, est là-bas, à Saint-Pétersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la Russie devient dilettante, et nous enlève une bonne partie de, notre bien. Qui sait? peut-être, est-ce une amélioration qui se prépare dans la gamme diplomatique, assez mal engagée, depuis la Révolution de juillet, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et un acheminement à une plus tendre harmonie.

Quant à nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage; on a souvent reproché à Paris sa légèreté et son inconstance; mais, à coup sur, pour ce qui est du Théâtre-Italien, le reproche n'est pas mérité; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus en plus fidèle et tenace: ni la déportation, ni l'incendie, n'ont pu la décourager ni l'abattre; elle a bravé deux années d'exil à l'Odéon, et s'est tirée vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart.

Le ciel, sans doute, est touché de cette persévérance, car il n'a jamais laissé le dilettante parisien sans pâture; il le nourrit depuis quinze ans, avec un soin tout particulier, faisant succéder Malibran à Pasta, Grisi à Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutôt! L'empereur Nicolas nous ôte Tamburini, tout aussitôt le ciel nous envoie Ronconi, et le ténor Salvi par-dessus le marché. Les i, les o et les a ne nous manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet.

Le monde riche et le monde élégant se sont disputé la location des stalles et des loges du Théâtre-Italien avec la même ardeur que par le passé. Dès le mois d'août, on s'en inquiétait, et à peine septembre eut-il signé sa première heure, que la rage s'y est mise.--La jolie comtesse de S... retenue dans son château du Berry, a eu de fréquentes insomnies pendant huit jours, et, s'éveillant en sursaut toutes les nuits, s'écriait: «Aurai-je ma loge?» Elle n'a recouvré le sommeil que le lendemain du jour où la nouvelle lui en a été positivement expédiée de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reçu ces mots tracés de sa petite main fine et blanche: «Courez, bien vite retenir ma loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles de mon père, qui est à l'extrémité. Adieu, cher.»--Madame C... plaide en ce moment en séparation contre son mari.--Quoi! des époux si tendres et si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philémon et Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arrivé? Comment cela se fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimité si parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme le voulait: on a plaidé d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec vivacité, puis avec entêtement, puis avec emportement, puis avec fureur, comme cela arrive dans les meilleurs ménages; et hier la demande de séparation, pour cause d'incompatibilité d'humeur, a été déposée au greffe du tribunal: Deux époux vivaient en paix depuis dix ans; une loge survint, et voilà la guerre allumée.

On sait ce qui arriva autrefois à propos du fameux roman de Richardson, Clarisse Harlowe: la vogue était telle qu'on faisait queue à la porte du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui s'en saisirent en même temps, chacun par mi-côté.--Je l'aurai!--Tu ne l'auras pas!--Ils mirent l'épée à la main et l'exemplaire fut adjugé au vainqueur, le vaincu étant légèrement blessé.

La même bataille vient de se renouveler entre deux forcenés dilettanti pour la dernière stalle d'orchestre à louer au Théâtre-Italien; mais l'issue du duel a été plus funeste: les deux adversaires, percés l'un par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est revenue à un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du roi informe.

Vous êtes prié d'assister au convoi et à l'enterrement.

On s'apprête, on s'inquiète, on se bat, on s'égorge pour avoir place au Théâtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; ça n'est pas bon genre. Se ruer ainsi dès le premier jour, fi donc! laissez cela aux femmes d'avoués et aux provinciales. En vérité, ne dirait-on pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se précipiter brutalement sur la première cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les estomacs vulgaires qui montrent de ces gros appétits gloutons. Et puis, vous croyez, que nous allons laisser là nos châteaux pour entendre M. Salvi; pas si plébéiens! tout au plus commencerons-nous à y songer quand décembre viendra; nous prêterons nos loges, en attendant, à quelque ami ou à quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois mois, notre honneur est sauf.

Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les lionnes du barreau et de la Nuance, préparez-vous à l'hiver: illuminez ses sombres nuits par l'éclat des fêtes; voilez, sa tristesse par le bal et le plaisir; choisissez au théâtre la place la plus favorable au succès de votre élégance et de votre coquetterie; l'hiver vous plaît, vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus vives.

Hélas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opéra, et dans une valse à deux temps; vous êtes le Pans que l'hiver pare, amuse et fait rire; mais, à côté de vous, il y a le Paris que la venue de la saison rigide inquiète et épouvante: Ce Paris là, c'est le Paris de l'ouvrier et de l'indigent l'hiver, à la main glacée, va bientôt devenir l'hôte sans pitié de la triste mansarde; il ébranlera de son souffle cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu, pâle, grelottant, souvent privé de nourriture, se réfugiera vainement dans le sein de sa mère en haillons, pour y chercher un peu de force et de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est d'une véracité terrible; chaque hiver fait une horrible guerre à près de cent mille infortunés, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans vêtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journée; ce sont des fainéants, ajoute cet autre, qui passe sa vie étendu sur les coussins d'un divan, jetant à l'or et au velours de son appartement la fumée de sa cigarette, et frisant négligemment un coin de sa moustache.