«Que me voulez-vous, messieurs?» dit le fonctionnaire de son plus charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'éloquence, allèrent droit à lui et, chacun de son côté, le saisissant par un bras, de s'écrier d'une voix terrible; «Préfet, je veux de tes cheveux!» En même temps, l'aîné des frères tirait de sa poche une énorme paire de ciseaux. «Je veux de tes cheveux, préfet, je veux de tes cheveux!»

La lutte fut longue et mémorable: le préfet eut beau appeler son secrétaire-général et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il fallut céder; la chevelure tout entière tomba sous le ciseau fatal, comme autrefois celle des rois dépossédés par quelque maire du palais.

Le lendemain, il y eut une séance du conseil-général, où le préfet, la veille, frisé et luxuriant, parut complètement rasé.

Les deux fils satisfaits revinrent à Paris, et, à la manière des guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure de M. le préfet, au tombeau du leur père, un elle est visible tous les jours, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir.

Les mânes du portier sont satisfaits.

Mais le département de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son préfet tondu de si près.

Histoire de la Semaine.

Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne prissions à l'Illustration, il y a de cela huit jours, le portefeuille des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis; mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été obligé de la déployer contre une partie de l'équipage l'Uranie, qui le transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique. On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a fallu recourir pour la comprimer et la punir.

La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises, compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies. Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri: un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie. Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.» C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles. L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement, recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation, peut amener une crise profonde. --Dans le Bolonais l'agitation continue. On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche, qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la route de la capitale du saint-siège.

On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon, duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la traduction littérale des trois principaux articles de sa requête, contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris, royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de France; 3° enfin tous mes droits et intérêts au trône de France, comme fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a publié, il y a quelques années, des Mémoires, des Voyages et un livre intitulé De tout un peu, tous traduits en français, et d'un esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7 millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a cinquante-huit ans.