--Que ce n'était pas avoine pour tes dents, répondit le fâcheux.
--Sais-tu où elle est? reprit le prince.
--En cage, je le sais.
--Donc?
--Hum! prenez garde, répliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu prématuré. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand morceau qui me faisait venir l'eau à la bouche, et pour cela pouvais-je y mettre la dent? C'était beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.»
Luchino sourit et ajouta: «Va, bouffon, et dis au geôlier que je le mande en ma présence.»
Alors l'étiquette était moins raffinée qu'elle ne l'a été depuis; aussi bien que l'astrologue et le fou, le geôlier et le bourreau faisaient partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'étonner de voir s'établir des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de Milan.
Le geôlier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, était un grand benêt, long, large, flasque, à la peau toute tachetée; ses yeux louches étaient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils rudes; ses cheveux roux s'éparpillaient sur son front et formaient comme un cadre singulier à la petite partie de ses traits que ne cachait point une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie était à donner des nausées et à faire peur. Il était ne dans le Bergamasque, mais las de travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs des giorgi, et prit part à leurs dévastations. Mais comme il n'était pas assez courageux pour bien réussir dans ce métier de bandit, il ne tarda pas à tomber entre les mains du capitaine de justice.
Un autre eût été pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dénonça si bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades, que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rébarbatif et cette âme plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le nomma gardien de la tour de la porte Romaine.