«En quel état je vous revois, madame!

--Dans l'état, reprit Marguerite, où il a plu à votre sérénité de me réduire.

--Voilà! s'écria Luchino, voilà! Dès les premiers mots, une parole hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaissé votre orgueil? Pourquoi ne pas reconnaître plutôt vos erreurs? pourquoi ne pas dire: «Je suis dans l'état où m'ont entraînée mes folies et celles d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes, les raisons qui m'ont réduit à renfermer dans ces murs une personne pour laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.»

Elle répondait: «S'il est vrai, ô prince, que vous m'aimez, pourquoi ne pas vous rendre à ma prière, la première et la dernière peut-être que je vous adresse? Sauvez mon époux! sauvez mon fils!» Et se jetant aux pieds de Luchino, elle lui embrassait les genoux et répétait avec toute l'éloquence d'une beauté innocente et malheureuse: «Sauvez-les:

--Oui, répondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je vous les rends.»

La crainte que les objets de son amour ne fussent déjà victimes de l'inimitié, de Luchino avait toujours torturé Marguerite. Je ne saurais dire si c'était avec réflexion qu'elle avait adressé à Luchino cette prière, pour découvrir la vérité; mais quand la réponse lui donna l'assurance qu'ils étaient vivants, elle laissa éclater les transports de sa joie, «Quoi! s'écria-t-elle, ils vivent donc encore: ô prince! ô monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur, je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez à prier Dieu de vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les voir ... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que vous voudrez!»

Mais Luchino, honteux d'avoir laissé deviner son secret et d'avoir donné sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la première, et il ne tarda pas à lui apprendre que Pusterla et Venturino n'étaient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa tendresse, elle recouvra toute sa fierté et triompha des tentatives du tyran. «Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'où peut aller ma vengeance.» Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de cette pure sérénité qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la vertu échappée au péril, et rendant grâce à Dieu, elle retourna dans sa prison.

Grillincervello se présenta sur les pas du prince, qui sortait de cette entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le railler sur sa déconvenue. Le moment était mal choisi, l'orage éclata sur le bouffon, qui, précipité du haut en bas de l'escalier de la prison, à la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le reste de sa vie.

Pour faire diversion à sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier et s'occupa avec lui des affaire» de la principauté.