--Il implore en outre de votre sérénité l'impunité de tous délits commis par lui ou par son fils.
--Son fils? je ne lui en connais point.
--Il se réserve de le faire connaître à votre sérénité.
--Bien, bien, oui! expédiez-lui le bref d'impunité la plus entière, la plus absolue; mais qu'il soit prompt à me remettre entre les mains celui qu'il sait. Allez.» Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se repaître du féroce espoir de sa vengeance.
On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journée retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva à sa table le surcroît dont elle n'avait pas profité, mais on la jeta dans un cachot souterrain, bien différent de la cellule qu'elle occupait au sommet de la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il s'était un peu adouci depuis la pitance journalière dont il se gratifiait aux dépens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir été privée de ce qui n'était un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa vengeance. Cependant, privée du spectacle de la nature, privée du soleil, du ciel, de la verdure, des mélancoliques splendeurs de la lune au sein d'une belle nuit; privée de toutes les distractions que la vue de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui procurer, elle était plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone, approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se repaître des plaintes de l'infortunée, n'avait entendu que les litanies qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flûte qui résonne dans le lointain, et des prières à la Mère des affligés. Elle savait que son fils et son mari jouissaient en liberté des délices de la lumière, et son imagination calmée se plaisait à les suivre partout où ils devaient être. Ces images, chèrement caressées pendant l'oisiveté de ses jours, se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hélas! elle souffrait encore; mais un rayon de paix avait illuminé son âme, et quelquefois elle eût paru joyeuse.
Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail était à fleur de terre dans une petite cour où passait une sentinelle. De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on délivrait, et elle se réjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il lui échappait quelquefois de dire: «Au moins celui-là va mourir!» Et ses yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait: puis, comme si l'idée de la mort, qui cause une si grande frayeur aux heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient pas éternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier tréteau, et là elle se rappelait les jours passés, les vertueuses joies, les bienfaisances fleuries: elle pensait à ceux qu'elle aimait, à ses espérances; quelquefois enfin elle répétait les chansons qu'elle avait entendues ou répétées elle-même, lorsque, jeune fille, elle était appliquée à son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au printemps, cueillant des bouquets de primevères et des branches de myrte. L'été lui revenait aussi en pensée, lorsque, dans une barque, le long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles d'une paisible brise, saluait les beautés de la nature et offrait au Créateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'étaient des cantilènes d'amour, le plus souvent des airs mélancoliques, dont la triste harmonie s'accordait mieux avec l'état de son âme. Une romance surtout lui allait au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait plusieurs fois accompagné Marguerite sur le luth pendant qu'elle la chantait sur l'air qu'il avait aussi composé lui-même. La voici;
AMÉLIE.
Tu t'endors joyeuse, Amélie;
Ton bien-aimé revient enfin.