Cependant l'orage gronde au ciel et l'éclair sillonne la nue. Un homme enveloppé d'un manteau demande asile à Landais: c'est le duc en personne; Landais l'a reconnu. Séparé de ses gens par l'orage, le prince a faim et froid; et Landais n'a rien pour le nourrir! Il ne lui reste que les débris de l'escabeau pour allumer un peu de feu et sécher les vêtements de monseigneur.
Frappé de tant de misère, le duc interroge Landais, qui expose ses griefs avec chaleur. «S'il était le maître de la Bretagne, il soulagerait le peuple!--Eh bien! lui dit le duc, dès aujourd'hui je l'attache à ma personne; suis-moi!»
Le tailleur est devenu le trésorier-général du duché de Bretagne; le pauvre habile un palais; l'opprimé est tout-puissant; Pierre Landais, en un mot, gouverne le duché, tandis que le duc s'abandonne au plaisir.
La prospérité et la justice renaissent; mais Pierre Landais n'est pas arrivé à ce grand résultat sans rencontrer des obstacles, sans soulever des inimitiés: plus d'une fois même, il a dû châtier ses ennemis; ainsi, le chancelier Chauvin, son adversaire le plus décidé, est mort en prison, dépouillé de toutes dignités et de tout pouvoir.
La noblesse, menacée, s'irrite et se met en garde; d'abord elle poursuit Landais de ses railleries: «Un vil artisan!» dit-elle; quelques-uns viennent hardiment jusqu'au palais, du duc faire étalage de leur ressentiment. Après les paroles, les actions: les nobles complotent et s'arment en secret; ils ont pour chef Etienne, frère de Chauvin.
Le complot éclate: le duc, surpris par les gentilshommes en armes, signe l'ordre d'arrestation de Landais. Déjà ils s'applaudissent et savourent la vengeance; mais la victime leur échappe au moment où ils croient la tenir. Instruit par ses agents, Landais s'est mystérieusement introduit dans le lieu occupé par les conjurés; là, maître de leurs secrets, il surprend les coupables en flagrant délit et dans leur propre repaire; des soldats apostés les obligent à rendre les armes.
Landais victorieux ressaisit le pouvoir; mais le gouvernement de la Bretagne et la défaite de la noblesse ne sont pas les seuls intérêts qui l'occupent: à côté de l'homme d'État, il y a le père; Landais songe au bonheur de sa fille Marie, qu'il idolâtre; il rêve la fortune pour elle et une brillante alliance. S'il retient le pouvoir, ce n'est que dans l'intérêt de Marie. On voit qu'ici le caractère de Landais dévie, et que, tout en frappant les grands, il songe aux grandeurs. M. Émile Souvestre explique cette faiblesse par l'amour paternel: Landais n'a d'ambition que pour sa fille; soit! mais le cœur humain n'explique-t-il pas l'affaire encore mieux?
Cependant Marie n'a pas cessé d'être une simple fille; les rêves de son père la touchent peu: elle a donné son amour à Albert, un simple gentilhomme. Ce qu'on sait d'Albert est tout mystère; on le tient pour homme de bonne maison, voilà tout; le nom de son père reste caché; Albert l'ignore lui-même.
Ce nom qu'Albert ne sait pas, je veux vous le révéler: Albert a pour père Chauvin, l'adversaire de Landais; Chauvin, que Landais a fait périr misérablement en prison: Marie aime donc le fils d'un ennemi, et Albert aime Marie la fille du bourreau de son père.
Etienne connaît cette énigme fatale de la naissance d'Albert, et il en profite pour jeter le trouble dans la maison de Landais et déchirer le cœur de Marie. Le jour où, étendant la main vers Albert, il lui dit: «Venge ton père,» tout est fini. Les deux amants se désespèrent, et Marie s'évanouit.