«C'est ce qui fait mon bonheur, et peut-être ma force. Votre langue, au contraire, quelle est-elle? Enervée de règles, d'entraves, de liens de goût et de purisme, épuisée par la multitude et la fécondité des auteurs, elle est vieille et caduque. C'est une langue admirable, sans doute, pour la vie de la nation; mais c'est une langue tuée pour la poésie.--Aussi on dit que la poésie meurt en France; c'est parce que la langue poétique meurt qu'on le dit; car la poésie elle-même peut-elle mourir? Et soyez, attentif à ceci: examinons la manière de Victor Hugo? Qu'a-t-il cherché, ce grand poète, si ce n'est la langue qui lui manque. Remarquez qu'il a voulu l'électriser et la ressusciter, pour ainsi dire, par la bizarre recherche des mots et des formes, par le grandiose quelquefois exagéré des idées. Le voyez-vous au milieu de cette tourmente de son génie? D'où vient cette agitation? D'est que l'instrument lui manque; sa langue usée et morte lui répugne; il veut se faire une langue nouvelle dans la sienne. Moi, au contraire, j'ai la mienne, comme je vous le disais, pure, vierge, hardie, vive, le bouquet de fleurs d'oranger au côté; et c'est moi, moi seul jusqu'ici à qui le bon Dieu a accordé de la mener à l'autel.
«Avec une pareille liberté et un tel bonheur, la poésie devient facile et naïve comme elle doit être; le vrai et le simple sont seuls touchants et poétiques. Aussi tous mes efforts tendent là.--Je ne dis pas l'Éternel, le Dieu tout-puissant, etc., mais le boun Diou, et l'idée de Dieu n'en arrive-t-elle pas au cœur plus vive et plus tendre? Où est la plus belle poésie, la vraie, si ce n'est dans ces vers de Béranger?»
Et Jasmin, se levant, me dit avec un art prodigieux et les inflexions d'un comédien consommé ces vers:
Mes enfants, dans ce village,
Suivi des rois, il passa;
Voilà bien longtemps de ça:
Je venais d'entrer en ménage.
A pied grimpant le coteau
Où, pour voir, je m'étais mise,
Il avait petit chapeau